La danse spirale de la cyborg et de la déesse

Déesses fossiles, une histoire transféministe du clitoris (II)

Texte et Sculptures Ïan Larue

Photos expo156 & Transductionism // Vidéo Nortu98

2023 : Charline

Sept ans plus tard je rencontre l’artiste et curatrice Charline Kirch. Elle veut me poser des questions sur mon essai LibĂšre-toi, cyborg !. J’écris les rĂ©ponses et l’interview est publiĂ©e sur Expo 156 – lĂ  mĂȘme oĂč vous ĂȘtes Ă  prĂ©sent, chĂšrex lectorices.

Je suis non-binaire. Qu’est-ce que se dire non-binaire, pour parodier le titre de l’excellent bouquin de Natacha Chetcuti, Se dire lesbienne ?

– Natacha, que faut-il faire pour se dire lesbienne ?

– Il faut lire tout ça !

(Et elle brandit en riant l’énorme bibliographie de son gĂ©nial opus).

Se dire non-binaire, est-ce affaire de lectures ciblĂ©es et de dĂ©construction intellectuelle ? C’est le travail de base de toute position marginale dans l’ordre des « genres et orientations sexuelles Â», pour reprendre une expression frĂ©quemment employĂ©e. Le discours des personnes trans ou asexuelles (pour ne prendre que ces exemples-lĂ )  est en gĂ©nĂ©ral trĂšs ferrĂ© et trĂšs documentĂ©.

Et comme en transidentitĂ©, en non-binarisme on ne se prĂ©occupe pas forcĂ©ment Ă  fond d’accomplissements physiques signalĂ©tiques. C’est celui ou celle qui dit qui l’est, comme disait Duchamp Ă  propos des artistes. Duchamp aurait pu Ă©crire un essai intitulĂ© Se dire artiste. Il aurait Ă©tĂ© vite lu car il suffit de se dire artiste pour l’ĂȘtre.

On peut trouver pĂ©nible la nĂ©cessitĂ© de sans cesse « se dĂ©clarer Â» telle ou tel alors qu’on n’en demande pas tant aux hĂ©tĂ©ras et hĂ©tĂ©ros. Elleux vont de soi, un peu comme le masculin en grammaire, ce qui en dit long sur le festival constant de violence symbolique qu’est notre sociĂ©tĂ© sexiste et raciste.

En mars, les dĂ©esses fossiles commencent Ă  s’agiter dans leur carton sans acide. Elles ont dĂ©cidĂ© qu’il Ă©tait temps de revenir, sans doute. Charline adore les fossiles, elle fait des expĂ©ditions avec son frĂšre pour en trouver. J’ai moi-mĂȘme jadis traĂźnĂ© femme et enfants Ă  Villers-sur-mer afin de dĂ©couvrir des piquants d’oursins et des huĂźtres jurassiques, mĂȘme si ce temps depuis longtemps n’est plus.

Je dis Ă  Charline que j’ai fabriquĂ© de faux-fossiles, je les lui envoie par la poste et elle rĂ©alise Ă  partir de ces petites piĂšces une sĂ©rie de photographies.

Déesses fossiles, série photographique de Charline Kirch

Pour les dĂ©esses fossiles, Charline abandonne le mode opĂ©ratoire que normalement elle construit quand elle rĂ©alise une sĂ©rie. Au contraire, elle entre dans des procĂ©dĂ©s divers : noir et blanc, couleurs inversĂ©es, photos de dĂ©tail avec bagues macro, de l’objet entier, d’un groupe d’objets, avec ou sans flash, et avec une table lumineuse elle joue, ou non, sur la transluciditĂ© de la cire qui compose certaines des piĂšces.

Les déesses fossiles par Charline Kirch, série de 24 photographies imprimées sur du papier semi-brillant au format 329 x 483 mm.

Les dĂ©esses de Charline ne sont ni des figures sacrĂ©es dans lesquelles s’incarnerait un pouvoir religieux, ni des reprĂ©sentations qui par dĂ©finition excluraient l’objet qu’elles remplacent en en donnant l’image (enfin, c’est ce que dit Platon : reprĂ©senter c’est donner Ă  voir quelque chose qui par sa nature-mĂȘme congĂ©die la rĂ©alitĂ©). Ce sont des figures aussi mystĂ©rieuses que le « vaste contingent de symboles Â» dont parle Marija Gimbutas dans Le langage de la dĂ©esse (note : Ă©ditions des femmes, 1989, Introduction, p. 27). Pour l’archĂ©ologue lituanienne, la seule façon de comprendre ces symboles c’est de les considĂ©rer ensemble comme un langage. Ce langage, qu’on appelle celui « de la dĂ©esse Â» dans le titre de l’ouvrage, est avant tout celui d’une civilisation perdue, la civilisation « old-europĂ©enne Â» dont je parle dans Dis, papa, c’était quoi le patriarcat ? . C’est une civilisation oĂč le rapport entre les humains, les plantes, les animaux est totalement diffĂ©rent de ce qu’on entend aujourd’hui. Nous avons la manie du classement, ce qui a donnĂ© ces catĂ©gories subtilement hiĂ©rarchisĂ©es. Mais rien de tel n’avait cours dans le langage dit « de la dĂ©esse Â», autrement dit d’une civilisation tellement perdue qu’elle n’a mĂȘme pas une section de musĂ©e Ă  son nom.

Assemblage des impressions par ordre de sortie de l’imprimante. Photo : Nortu98

Curieusement, c’est chez la philosophe contemporaine Donna Haraway que Charline trouve les Ă©lĂ©ments qui permettent de saisir aujourd’hui ce langage. Haraway dissout les frontiĂšres et les binarismes, que ce soit nature/culture, vivant/artefact ou fĂ©minin/masculin. A ce sujet, on peut se demander si la taxinomie obsessionnelle de la biologie ne serait pas une sorte d’adamisme, au sens oĂč Adam nomme les plantes et les animaux (et sa femme) comme autant d’objets Ă  son service dans un monde taillĂ© Ă©videmment pour lui : son petit cosmos. C’est du moins ce qui apparaĂźt clairement dans le Manifeste cyborg.

Haraway, reine de l’humour noir, dĂ©veloppe un optimisme fĂ©roce et grinçant, Ă©trangement joyeux. Mieux vaut n’importe quoi que le patriarcat car il est la matrice de toutes les oppressions du monde, pour rĂ©sumer. Les femmes noires, les femmes blanches et les hommes noirs se regroupent sur les ruines exsangues de la « famille Â», la bien nommĂ©e « cellule Â». Sortez de la cellule, mitochondries de demain ! DĂ©sormais la cheffe de famille c’est elle, l’adolescente ou la jeune femme qui fait vivre tout le monde, hommes, enfants et vielllardex. De cette nouvelle structure affreuse mais intĂ©ressante peuvent surgir tant de nouvelles possibilitĂ©s !

Au lieu de ressasser « l’homme Â», thĂ©matique rĂ©currente qui commence Ă  nous gonfler (c’est une manie dans les documentaires d’Arte !) Haraway ouvre Ă  un monde merveilleusement dĂ©livrĂ© du paradis terrestre et de tout son fourniment. Et elle n’est que la Hellequin de toute la maisnie, si je puis me permettre cette comparaison. DerriĂšre elle on devine Lynn Margulis (qui Ă©tudie la coopĂ©ration en biologie, Ă  la place des idĂ©es de lutte pour la vie) ou James Lovelock (GaĂŻa est une symbiose). Et tant d’autres ! On aperçoit le bouc des sorciĂšres, la cyborg, le papillon monarque, une chienne, une bactĂ©rie
 une oddkin, bizarres parentĂ©es, plus constitutives d’un vrai monde que toutes les patines crasseuses de la religion et des rĂŽles sociaux imposĂ©s par le trop fameux « sexe Â». Merci, Haraway, pour avoir ouvert la fenĂȘtre ! On manquait d’air !

Paléotrans

Charline crĂ©ant ses photos n’a pas beaucoup de temps et son exploration tous azimuts, si contraire Ă  ses habitudes, laisse remonter librement des figures ambivalentes. Surgissent alors des dĂ©esses phallico-vulvaires, des formes intermĂ©diaires qui me rappellent irrĂ©sistiblement les traditions palĂ©o et nĂ©olithiques. Oui, ça existe depuis longtemps ! Les livres de Gimbutas sur la « vieille Europe Â» en tĂ©moignent. Old-europĂ©enne, c’est le nom que j’ai donnĂ© Ă  cette « Vieille Europe Â» de Gimbutas qui Ă©voque trop pour nous l’idĂ©e que se font les AmĂ©ricainex de nos contrĂ©es.

C’est une trĂšs longue pĂ©riode qui englobe palĂ©o et nĂ©olithique sans solution de continuitĂ© et qui a produit des formes spĂ©cifiques : statuettes d’apparence fĂ©minine, spirales, chevrons, V, zigzags, mamelons, fesses en forme d’Ɠufs doubles et autres motifs qu’on ne retrouve plus ensuite.

On sait depuis longtemps que les organes gĂ©nitaux des mammifĂšres sont en quelque sorte rĂ©tractables, qu’ils peuvent ĂȘtre dedans ou dehors selon la situation et que ce n’est pas la peine d’y passer le rĂ©veillon. On sait aussi que certains poissons changent de sexe suivant le contexte, que les lĂ©zardes Ă  queue en fouet se reproduisent sans mĂąle et qu’elles ne sont pas les seules. Tout cela a trĂšs certainement Ă©tĂ© remarquĂ© depuis longtemps, y compris la similitude entre clitoris et pĂ©nis. Aurait-on oubliĂ© qu’aux Ă©poques palĂ©o et nĂ©olithique on n’avait aucun tabou au sujet de la dissection ? Une preuve indirecte est la similitude entre une tĂȘte de vache, avec ses cornes et des rosettes qu’on y place frĂ©quemment, et ce qu’on appelle « trompes de Fallope Â» dans l’appareil reproducteur fĂ©minin.

Gimbutas parle de taureau mais si on n’a que la tĂȘte, va savoir si c’est un taureau ou une vache ! Ceci dit, le rĂŽle du taureau comme animal « fĂ©minin Â» est patent Ă  cette Ă©poque. On trouve chez des auteurs grecs anciens, comme le nĂ©oplatonicien Porphyre, mais aussi chez Ovide ou Virgile, un lien entre taureaux et abeilles, animales chĂ©ries par la maĂźtresse des animaux. Ce sont des symboles difficiles Ă  dĂ©chiffrer : comment admettre que les abeilles soient engendrĂ©es par des taureaux ? Ou que le taureau soit assimilĂ© Ă  la force de rĂ©gĂ©nĂ©ration de la Terre ?

Aujourd’hui on voit le taureau comme un animal « viril Â». C’est oublier que le torero en habit de lumiĂšre, c’est autant un modĂšle de virilitĂ© tradi que Patrick Juvet chantant OĂč sont les femmes
 et que les dĂ©esses anciennes avec des clitoris externes sont lĂ©gion.

Savant-elles, les personnes trans, que depuis le paléolithique on les a représentées ?

Winifred Lubell, The Metamorphosis of Baubo, Vanderbilt University Press, Nashville & London, 1994, P.64
Winifred Lubell, The Metamorphosis of Baubo, Vanderbilt University Press, Nashville & London, 1994, P.154
Marija Gimbutas (Gimbutiene), Le langage de la déesse, éditions des femmes,1989, P.263
Marija Gimbutas (Gimbutiene), Le langage de la déesse, éditions des femmes,1989, P.263
Marija Gimbutas (Gimbutiene), Le langage de la déesse, éditions des femmes,1989, P.68
Marija Gimbutas (Gimbutiene), Le langage de la déesse, éditions des femmes, 1989, P.66

2023 : Jagna Ciuchta, Toutex Ă  la fois mutantex et multiples

C’est aussi sept ans plus tard, au mĂȘme moment, que Jagna Ciuchta me propose de participer Ă  sa future exposition Ă  la Chaufferie de Strasbourg, Toutex Ă  la fois mutantex et multiples, en compagnie du performeur Rose-MahĂ© Cabel. Quand des dĂ©esses dĂ©cident qu’il est temps de ressurgir, elles ne font dĂ©cidĂ©ment pas les choses Ă  moitiĂ© !

Photo : Toutex à la fois mutantex et multiples ©A.Lejolivet-HEAR

Sans savoir que Charline Ă©tait en train de les photographier, Jagna repĂšre mes fossiles de dĂ©esses. Elle dĂ©cide de les prĂ©senter dans une grande vitrine horizontale suspendue au plafond avec des sangles, sur fond noir. Elle installe un audacieux dispositif bien en accord avec le caractĂšre vertigineux de la salle d’exposition, trĂšs haute avec un balcon surplombant. Le noir et le jaune fluo de sa peinture murale se confondent Ă  leur limite en vert de mer.

Photos : Transductionism

AuprĂšs de la vitrine on se sent comme sur le pont d’un navire Ă  voile, Ă  contempler les haubans qui filent dans les hauteurs des brumes. Le temps et l’espace, si aimĂ©s des cosmogonies contemporaines, semblent se dissoudre en une maniĂšre d’éternitĂ© cyclique. Les dĂ©esses-pieuvres-clitoris-poissonnes-fossiles sont alignĂ©es comme pour une marĂ©e noire. La vitrine oscille doucement si on lui donne une petite impulsion de houle. Les unes derriĂšre les autres, elles semblent plus mortes que jamais et pourtant en route vers un autre monde possible. Elles sont toutes petites comme ces multiplex figurines fĂ©minines en argile ou en ivoire qu’on rencontre Ă©parses dans tous les musĂ©es archĂ©ologiques, sans jamais les regrouper dans une salle rien que pour elles, une salle old-europĂ©enne, une salle pour ces milliers d’annĂ©es oubliĂ©es, enfouies, rĂ©duites Ă  nĂ©ant.

Photos : Transductionism

Et les petites dĂ©esses retournent dans leur carton, jusqu’à leur prochaine mĂ©tamorphose. Puisse cet article aider les artistes et expĂ©rimentateurices non-binaires au sens large (c’est-Ă -dire refusant les impensĂ©s de la sociĂ©tĂ© patriarcale hypersexuĂ©e) Ă  remonter aux sources et Ă  fabriquer et diffuser des formes androgynes comme les avaient crĂ©Ă©es les humainex prĂ©historiques.

Photos : Transductionism

L’Ă©criture de cet article a Ă©tĂ© l’occasion de rĂ©aliser un classeur d’archivage des dĂ©esses fossiles. Il a Ă©tĂ© assemblĂ© lors d’un workshop Ă  Nancy le 15-16-17 mars 2024. VidĂ©o : Nortu98

Ïan Larue

La danse spirale de la cyborg et de la déesse

Déesses fossiles, une histoire transféministe du clitoris (I)

Texte et Sculptures Ïan Larue

2015. C’est l’automne Ă  Port-La Nouvelle. La MĂ©diterranĂ©e dĂ©chainĂ©e charrie des pieuvres mortes, des os de seiche, des coraux, de gros vers blancs d’environ un mĂštre, des planches et des canettes. En Ă©tĂ© les pelleteuses raclent le moindre coquillage ; l’hiver la plage est vide, quelques chiens fous cavalent en dĂ©pit des rĂšglements de police dont l’observance se ramollit. Tout le monde s’en moque, de la plage hivernale.

DĂ©esses

Tous ces cadavres marins, tous ces objets prĂ©cieux et rescapĂ©s ! Ils sont comme les fossiles d’un monde perdu. Le bord de mer est un cabinet de curiositĂ©s. Des fossiles, on en a peu dans le monde. En dĂ©couvrir est un petit miracle. Alors j’en invente Ă  partir de tout cet univers. Pieuvres, os de seiche
 dĂ©esses, clitoris. Etrange association ? Mais l’idĂ©e de la grande dĂ©esse, ravagĂ©e et tuĂ©e par le patriarcat, a aussi quelque chose du fossile. Elle reste, elle dure malgrĂ© tout. Elle ressurgit au bout d’un moment.

Fossiles en cours de restauration par Ïan Larue

C’est quoi cette dĂ©esse ? Un objet de culte, une idĂ©e culturelle ? Une grande figure dĂ©vonienne marine, comme dans Ponyo sur la falaise ? Une femme forte, une fantassine qui se dĂ©fend en vain contre un homme armĂ© Ă  cheval, comme au dĂ©but de Conan le barbare ? Une dĂ©multiplication de figures toutes ensemble, comme dans The Dinner Party ? Un souvenir, une rĂ©surgence tĂȘtue, une prĂ©sence terrestre et marine qui n’a rien Ă  faire, au contraire du dieu de colĂšre de la Bible, dans le cosmos scientifique que les mĂąles blancs occidentaux tiennent comme une chasse gardĂ©e et qu’ils appellent « cosmologie Â» pour mieux mĂ©priser ce qu’ils appellent « cosmogonie Â» ?

Les dĂ©esses sont de la Terre, non du ciel. Comme l’a montrĂ© Françoise Gange dans Les dieux menteurs, elles sont parfois masculinisĂ©es mais on les reconnaĂźt Ă  leur vie souterraine. Python est une serpente, Humbaba, l’ennemie du violeur et conquĂ©rant Gilgamesh, vit sous la montagne. Quetzalcoatl a beau avoir des prĂȘtres et non des prĂȘtresses, elle a tout d’une divinitĂ© fĂ©minine mĂȘme si on lui attribue les fumeuses origines d’un nom de guerrier: une serpente Ă  plumes, une oiselle serpente, bref un souvenir inconscient et immĂ©morial des dromĂ©saures (les fameux raptors qui Ă©taient couverts de plumes). Elle est la crĂ©atrice des humains et de leur nourriture. Ses mĂ©tamorphoses lĂ©gendaires (serpente, fourmi noire) appartiennent Ă  la terre. Il existe par ailleurs un dieu de la pluie et des tempĂȘtes, Tlaloc. Les mythologies opposent souvent, quand il s’agit de la crĂ©ation du monde, une force tellurique Ă  une force cĂ©leste. On en trouve de nombreux exemples dans le livre de CĂ©cile Lecan, La CrĂ©ation du monde, destinĂ© aux enfants mais d’un trĂšs haut niveau et qui prĂ©sente des mythologies du monde entier.

L’exemple le plus Ă©tonnant de ce genre de rĂ©surgence est peut-ĂȘtre maĂźtre Yoda. Il ressemble Ă  votre grand-mĂšre, et ce n’est pas pour rien. Il (elle ?) est une dĂ©esse des souterrains, une force de la Terre et elle est la plus forte de toustes les Jedi. Normal, c’est une avatare de la grande dĂ©esse !

« La dĂ©esse Â», un concept politique

On parle de « religion Â» de la dĂ©esse mais le mot a Ă©tĂ© tellement abĂźmĂ© par « les trois grandes religions Â» mĂ©diterranĂ©ocentristes qu’il devient difficile de l’employer, d’autant plus que ces fameuses « religions Â» sont des armes de destruction massive.

Qui Ă©tait le fameux YahvĂ©, en vrai ? Un chef de guerre oriental ? Un envahisseur de base comme il y en avait tant au moment oĂč dĂ©ferlĂšrent des types Ă  cheval dans les villages peinards ? Le vocabulaire« indo-europĂ©en Â» regorge de termes comme : gloire impĂ©rissable, gloire des hommes, guerre, peuple en armes, commandant, campagne militaire, jeune homme agitĂ©, chef, brigand, membre d’une troupe de jeunes guerriers, vengeance, haine, punition, arc, lance, javelot, poignards, dague, hache, citadelles, forteresses (voir Iaroslav Lebedynsky, Les Indo-EuropĂ©ens. Faits, dĂ©bats, solutions. Paris, Éditions Errance, 2009). D’aprĂšs certains pĂšres de l’église, le dieu des chrĂ©tiens a des seins nourriciers, il est enceint et accouche du monde (voir Mithu Sanyal, Vulva. La revelaciĂłn del sexo invisible, traduction espagnole de l’allemand, Anagrama, 2012, p. 103). En somme la puissance de l’idĂ©e de dĂ©esse est kidnappĂ©e au profit de ce nouveau venu. Destruction, mort violente et patriarcat sont dĂ©sormais Ă  l’ordre du jour, il n’est plus question d’un rapport au monde cyclique reposant sur l’alternance terrienne de la vie et de la mort. Mais cet hĂ©ritage Ă©crabouillĂ© resurgit toujours : c’est cela mĂȘme, « la dĂ©esse Â». C’est l’idĂ©e que ce qu’on Ă©crase, qu’on zappe ou qu’on dĂ©truit finit toujours par remonter Ă  la surface, comme les fossiles


Une des formes de ce retour est Dionysos ! Mais oui ! Dieu multimortel car une seule mort ne l’arrĂȘte pas, non-binaire parce qu’il semble bien au-dessus des notions d’homme ou de femme (ce genre d’assignation ne le concerne pas), iel a des copines en enfer (PersĂ©phone et sa mĂšre) et le toutou CerbĂšre lui lĂšche les pieds. Iel navigue sur la mer couleur de son vin et circule entre deux mondes : les enfers et la surface de la Terre. Point de ciel pour Dionysos, ce n’est pas son rayon. Dionysos c’est la rĂ©manence de l’irrationnel dans la pensĂ©e grecque, un fantĂŽme de dĂ©esse ancienne Ă  qui les mĂ©tamorphoses ne font pas peur et qui n’a jamais dit son dernier mot (voir Maria Daraki, Dionysos et la dĂ©esse Terre, Flammarion, 1994).

L’anĂ©antissement historique concertĂ© de ce que reprĂ©sente « la dĂ©esse Â» au moment de la montĂ©e de la chrĂ©tientĂ© est tout sauf une gentille Ă©volution. N’en dĂ©plaise aux Derniers jours de PompĂ©i, la religion du Dieu Unique Masculin (appelons-le DUM) a Ă©tĂ© imposĂ©e de force. Il a fallu en briser, des « idoles Â», pour arriver Ă  Ă©craser le fĂ©minin au profit du DUM. Il a fallu en inventer, des Eve soumises, des historiographies menteuses, il a fallu les multiplier les dĂ©prĂ©ciations fielleuses et les guerres tueuses, comme le rappelle l’enchanteuse Merlin Stone dans son livre Ă©rudit Quand dieu Ă©tait femme. La dĂ©esse est-elle finalement autre chose qu’un concept politique, liĂ© Ă  l’histoire occultĂ©e d’un gynocide ?

Le déessisme, un mouvement artistique

Le dĂ©essisme dĂ©signe
 les fans de vieilles DS ! Mais si on sortait  un peu du Gazoline Festival de Lamotte-Beuvron pour rendre au dĂ©essisme sa place dans une histoire de l’art d’un nouveau genre, au mĂȘme titre que tous ces mouvements qu’on encense, conceptualisme, minimalisme etc. ?

Ana Mendieta, Maroya (Moon), 1982

Il a existĂ©, sans qu’il soit seulement nommĂ©, un mouvement artistique que j’appelle  donc dĂ©essisme : Ana Mendieta et ses Siluetas dans la nature, Judy Chicago et les nombreuses artistes qui ont travaillĂ© Ă  The Dinner Party, Marie-Beth Edelson, ses performances et ses photographies, Lou Perdu et ses sculptures organiques, Anne Healy qui a sculptĂ© en drapĂ©s HĂ©cate ou la dĂ©esse blanche, Angels RibĂ© qui perfore avec la cascade de ses cheveux, Frances Alenikoff qui joue les dĂ©esses tripartites, Betsy Damon en Diane d’EphĂšse Ă  New-York. En ce qui concerne la France, on consultera la somme Ă©rudite de Fabienne Dumont, Des sorciĂšres comme les autres.

Louise Bourgeois, Femme-Couteau, 1969-1970

La grande surprise est un intense foisonnement de publications qui font la part belle au dĂ©essisme. Citons seulement le numĂ©ro de la luxueuse revue Heresies/ A fĂ©minist publication on Art and Politics qui se consacre Ă  la Grande DĂ©esse. La couverture dorĂ©e s’orne d’un triangle gĂ©omĂ©trique barrĂ© d’une fente. Nul doute que si le clitoris avait Ă©tĂ© connu Ă  l’époque, il aurait eu sa place. Le triangle comme logotype du dĂ©essisme est rĂ©current. Le banquet des femmes remarquables organisĂ© par Judy Chicago a la forme d’un immense triangle.

Heresies 5, The Great Goddess, 1978

Et le clito dans tout ça ?

En 2015, Florence BenoĂźt et Amandine BrĂ»lĂ©e Ă©crivent et illustrent un fanzine, L’AntisĂšche du Clito. Leur travail est pompĂ© (sans que la source soit citĂ©e) dans la revue Causette. Depuis quelque temps, en effet, on s’est rendu compte que le clito n’était pas mentionnĂ© les manuels de SVT (Sciences de la vie et de la terre) au profit de son homologue masculin. On enseigne donc aux mĂŽmes la suprĂ©matie du pĂ©nis, on dĂ©taille le volume d’une Ă©jaculation (trĂšs intĂ©ressant Ă  savoir), on s’extasie sur ce merveilleux mĂ©canisme. L’argument pour justifier qu’on zappe le clito ? Eh bien, c’est un organe cachĂ©. Mais ma foi, le cƓur, les poumons, l’estomac et autres, ce ne sont pas des organes externes, que je sache ? Ah oui, mais le clitoris en fait, ça n’existe pas. VoilĂ  la vraie raison. Alors on parle de l’appareil reproducteur fĂ©minin, oui, c’est ça qui est important !

Bref, encore un coup bas du patriarcat, d’oĂč le fanzine dont voici le lien en libre accĂšs.   

En 2016, la chercheuse Odile Fillod crĂ©e dans un fablab un clitoris imprimĂ© en 3D qui est repris (sans droit d’autrice : une crĂ©ation fablab est rĂ©putĂ©e librement utilisable) par le site Crop Clitoris qui vend des goodies et fait des performances in situ.

Voici venu le temps du clito !

Est-ce lĂ  le grand retour de l’essentialisme fĂ©minisme ? A premiĂšre vue, on pourrait le craindre, avant de comprendre Ă  quel point ledit clito est un outil au contraire non binaire. LĂ  oĂč, avant, rĂ©gnait le prĂ©jugĂ© d’un petit bouton sans intĂ©rĂȘt si diffĂ©rent du pĂ©nis-roi, le clitoris se prĂ©sente comme une figure identique aux fameux organes masculins tant vantĂ©s. Il a la mĂȘme taille, la mĂȘme structure et d’un point de vue topologique (note) c’est exactement le mĂȘme, inversĂ©. Les deux ont des corps caverneux et des bulbes (dits « corps spongieux Â» pour le pĂ©nis). Les deux ont un gland et se stimulent de la mĂȘme maniĂšre. Ils se gorgent identiquement de sang et connaissent la mĂȘme dĂ©tumescence. Et comme le prĂ©cise Julie Azan, professeure de SVT, dans une vidĂ©o de Brut, le pĂ©nis n’appartient pas forcĂ©ment Ă  un homme ni un clitoris Ă  une femme, car il existe des personnes trans (note).

Note : ce que j’entends par lĂ  c’est qu’une forme mĂȘme dĂ©formĂ©e garde ses propriĂ©tĂ©s si elle n’est ni trouĂ©e, ni coupĂ©e, ni recollĂ©e. Ces formes sont homĂ©omorphes (le grec parle ici de lui-mĂȘme). S’il y a un trou, ça change tout : une bouĂ©e et une tasse avec une anse sont toutes deux des tores, elles sont homĂ©omorphes entre elles mais leurs propriĂ©tĂ©s sont diffĂ©rentes des prĂ©cĂ©dentes.

La connaissance du clitoris est donc une rĂ©volution tant pour les femmes cis-genres que pour les femmes trans, tant pour les hommes cis-genres que pour les hommes trans. A la poubelle, le vieux Freud sexiste avec son « orgasme vaginal Â» et son « orgasme clitoridien Â». Encore un mensonge rĂ©trograde qui Ă©clate comme une bulle de savon. Finie l’inĂ©galitĂ© et la « diffĂ©rence Â» ! Finie la trop fameuse « complĂ©mentaritĂ© Â», pile je gagne-face tu perds ! Finies les violences de costume qui opposent sur la foi de leurs organes gĂ©nitaux, supposĂ©s ĂȘtre le pur reflet de leur fonction sociale, « les hommes Â» et « les femmes Â», comme sur cette gravure de mode du XIXe siĂšcle. On dirait que les femmes et l’homme n’appartiennent pas Ă  la mĂȘme espĂšce


Gravure mode, 1836

Donc le but n’est pas de glorifier les organes fĂ©minins cisgenre, rĂ©ponse de la bergĂšre au berger (« moi aussi j’en ai un de 14 cm en Ă©rection Â» !) mĂȘme si cet enfantillage goguenard a pu parfois voiler l’intention politique. Le but c’est de dĂ©boulonner la vulgate patriarcale, de dire enfin la vĂ©ritĂ© parce que ces histoires tuent. Ce qui m’anime c’est une indignation sans fin contre tout ce fatras assassin, contre l’historiographie mĂąle blanche morte qui est crime contre l’humanitĂ©. Avoir occultĂ© le clitoris, avoir niĂ© l’évidence anatomiques dans un but idĂ©ologique destructeur n’est pas seulement une stupiditĂ© de manuel scolaire, c’est une violence contre le genre humain tout entier.

Du clitoris révélé à la transidentité

Cette rĂ©volution de la pensĂ©e n’aurait pas eu lieu si la biologie n’avait pas commencĂ© Ă  Ă©tudier l’anatomie du clitoris Ă  partir de 1998. On s’étrangle devant cette date tardive ! On doit ces dĂ©couvertes iĂ  une urologue, Helen O’Connell. DĂšs lors, la reprĂ©sentation du clitoris Ă©merge enfin. Petit Ă  petit, dans les annĂ©es qui suivent, les artistes jouent un rĂŽle de premier plan dans l’irruption politique de sa figuration. On sait que beaucoup d’artistes ont l’ambition du politique, essayant notamment d’avertir sur les dangers de l’évolution climatique pour les mammifĂšres dont l’humain. Est-ce efficace, je ne sais, mais en ce qui concerne la reprĂ©sentation physique du clitoris par l’art, on est en plein dans le politique et les artistes ont vraiment jouĂ© Ă  ce sujet un rĂŽle de premier plan. Delphine Gardey, de l’universitĂ© de GenĂšve, rĂ©sume tout cela en 2019 avec son essai Politique du clitoris. Elle montre comment l’irruption au grand jour de cet organe topologiquement identique au pĂ©nis adorĂ© terrifie l’ordre Ă©tabli, le patriarcat, l’obsession de la filiation paternelle et des « deux sexes Â».

ParallĂšlement, on assiste Ă  la revendication grandissante de la transidentitĂ© et Ă  l’émergence de la notion de genre. On ne va pas revenir sur la traduction trĂšs tardive (dĂ©but XXIe siĂšcle) de Trouble dans le genre de Judith Butler, sur le rĂŽle pionnier de Sam Bourcier qui avait lu le bouquin en anglais depuis des lustres et a grandement contribuĂ© Ă  sa transmission, sur le livre Ă©galement fondateur d’Anne Fausto-Sterling sur l’intersexualitĂ©, sur Gender Outlaw (non traduit Ă  ce jour) de Kate Bornstein. StĂ©phanie Nicot et Alexandra Augst-Merelle publient en 2006 Changer de sexe. Le titre se moque ouvertement de la bĂȘtise rĂ©trograde des transphobes. Peu Ă  peu les personnes trans s’organisent, rĂ©flĂ©chissent sur les nuances de genre, osent ĂȘtre heureuses ce qui rend fous pas mal de mĂ©decins sexisto-lacano-chrĂ©tiens et les renvoient, avec celleux des psys qui sont Ă  leurs bottes, Ă  leur chĂšres Ă©tudes sur le « syndrome de Benjamin Â», la pathologisation, la « dysphorie Â» comme maladie, la souffrance, le malheur et la dĂ©rĂ©liction gĂ©nĂ©ralisĂ©es.

La connaissance et la reprĂ©sentation du clitoris ont donc jouĂ© un rĂŽle dĂ©clencheur. Bon nombre de garçons fĂ©ministes ont adoptĂ© naguĂšre mes « clitodĂ©esses Â», bijoux tout Ă  la fois clitoris et dĂ©esses.

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ClitodĂ©esse en argent massif par Ïan Larue

Bijoux clitodéesses

On peut lire dans un article du Guardian publiĂ© en 2016 que je propose, Ă  travers cela, une initiation aux MystĂšres du Clito : « pour les non-initié·es, le bijou ressemble Ă  une pieuvre ou Ă  une dĂ©esse nĂ©olithique Â».

NĂ©olithique comme notre exposition collective Ă  La Mutinerie, lieu queer et fĂ©ministe Ă  Paris, en novembre 2015 : NĂ©olitika. On rĂȘvait de dĂ©esses et de la nuit des temps. « Depuis la nuit des temps, les femmes Â»â€Šcomme un souvenir en Ă©cho.

DĂ©esse corail en argent massif par Ïan Larue

Amandine et les fanzines

Amandine BrĂ»lĂ©e crĂ©e un logo clito-pieuvre en lien avec mes bijoux, Ă  moins que ce soit l’inverse. Ah, qu’enfin les choses puissent librement ĂȘtre identiques et s’inverser ! Son travail se dĂ©cline en tatouage Ă©phĂ©mĂšre et inspire l’exposition suivante (en 2017, Ă  Nice, aux Diables bleus) intitulĂ©e MusĂ©e Ă©phĂ©mĂšre de la vulve.

Tatouage clito-pieuvre par Amandine Brulée

Elle publie aux Crocs Ă©lectriques (Ă©ditions de fanzines dirigĂ©e par StĂ©phane Blanquet) un joli petit bouquin. Je l’appelle « la Vuillemin du XXIe siĂšcle Â» car, comme lui, elle a l’air d’un ange tandis que ses dessins sont fĂ©roces. Avez-vous vu Le mystĂšre Alexina de RenĂ© FĂ©ret ? Vuillemin joue le rĂŽle d’Alexina. Un ou une ange, vous dis-je !

Amandine BrĂ»lĂ©e – Crocs Ă©lectriques
Fanzine par Ïan Larue & Amandine BrulĂ©e

Nous bricolons ensemble un nouveau petit fanzine, Vulves comiques et contestataires, Ă  partir d’un article de recherche qu’on m’avait demandĂ© pour le volume collectif Rire et Ă©mancipation fĂ©minine, puis refusĂ© parce que ça disait du mal de LĂ©vi-Strauss (ce sexiste notoire). ChĂšres ex-collĂšgues, pourquoi dĂ©fendez-vous cette pourriture de LĂ©vi-Strauss, contre lequel Ă  juste titre s’est insurgĂ©e Wittig dans La pensĂ©e straight ?

Maki serpente nĂ©olithique par Ïan Larue

Voici ma toute petite chienne Maki (nĂ©e le 16 fĂ©vrier 2016) en dĂ©esse-serpent, grande huile sur toile d’aprĂšs une figurine crĂ©toise. La « dĂ©esse serpent Â» est une interprĂ©tation de Gimbutas dans Le langage de la dĂ©esse (1989, traduit en français aux Ă©ditions Des Femmes) et ses autres ouvrages. Mais je me demande s’il ne faudrait pas dĂ©chiffrer d’une tout autre maniĂšre certaines de ces figurations qui associent d’une maniĂšre fort ambiguĂ« des Ă©lĂ©ments connotĂ©s masculins et fĂ©minins.


Marija Gimbutas (Gimbutiene), The Language of the Goddess, Harper & Row, 1989, P.127

Suit, toujours en 2016, l’exposition  GuĂ©rillĂšres prĂ©historiques Ă  la librairie-galerie Violette and co : dĂ©esses au fusain, bijoux et guĂ©rillĂšres sur papier. De grands panneaux pĂ©dagogiques (crĂ©ation graphique Alice Moliner) rĂ©sument la dĂ©marche Ă  l’entrĂ©e de l’expo (prof un jour, prof toujours).

Photos guerrillĂšres et dĂ©esses fusain par Ïan Larue

Et tout ce mĂ©lange de mĂ©lange de pieuvres, de dĂ©esses et de clitoris finit par donner la vulve de Sauron. Car comme l’écrit Catherine Dufour dans son roman Quand les dieux buvaient, rĂ©Ă©criture ironique et critique du Seigneur des anneaux (la trilogie des films), m’enfin c’est une vulve, le signe de Sauron ! Sauron le saurien, le serpent, l’affreux jojo est sous le signe maudit de « La Femme Â» ! Et nos pauvres hĂ©ros qui escaladent le mont de VĂ©nus pour y jeter leur petit anneau-spermato, comme ils souffrent ! Horreur, malheur !

La vulve de Sauron par Ïan Larue

Le MUCRAN

Avec quelques camarades artistes, nous faisons comme Marcel Broodthaers et nous crĂ©ons le MusĂ©e des CrĂąnes et des Animaux (MUCRAN). Notre page WikipĂ©dia est immĂ©diatement supprimĂ©e par d’austĂšres garçons aux aguets, sĂ»rs de leur bon droit et pĂ©tris de leur noble mission. On ne plaisante pas avec le savoir mĂąle blanc mort de surcroit encyclopĂ©dique.

C’est pour ce musĂ©e imaginaire que je fabrique une sĂ©rie de dĂ©esses fossiles en dĂ©tournant des techniques de bijouterie. Je la rĂ©alise Ă  Port-La Nouvelle, terre de mes ancĂȘtres (terre de cimenterie surtout car c’est le seul endroit au monde qui possĂšde Ă  la fois marne et calcaire sur son territoire).

Collection de fossiles inachevés

J’imagine chaque fossile fixĂ© sur son petit support de calcaire, avec une inscription Ă©voquant d’obscures archives, les tiroirs secrets remplis d’os de dinosaures Ă  l’universitĂ© d’Alberta, le storage de Louise Lawler. PLN suivi d’un numĂ©ro d’inventaire, PLN pour Port-La Nouvelle.

Puis je les range.

Le sommeil des archives

Les dĂ©esses fossiles sont rangĂ©es dans d’authentiques boĂźtes d’archivage car tel est le destin des fossiles.

Je les y laisse.

Dormez, déesses, sous la poussiÚre.

Avais-je oubliĂ© que « la dĂ©esse Â» finit toujours par ressurgir ?

La deuxiĂšme partie du texte est Ă  lire par ici !

Ïan Larue

La danse spirale de la cyborg et de la déesse

Interview avec ÎȘan Larue – Partie deux, On dort bien le long de la terre

Pour lire la premiĂšre partie de l’interview c’est par ici !

Et maintenant place aux dinosaures, aux chien.nes, aux fleurs, aux champignons et au camping


Tu as Ă©crit plus rĂ©cemment Les dinosaures rĂȘvent-elles de Hollywood ? un essai-fiction publiĂ© aux Ă©ditions iXe. Comment le patriarcat et la culture du viol ont rĂ©ussi Ă  s’imprimer jusque dans des reprĂ©sentations du Jurassique ?

J’ose dire du mal de « films cultes Â» et en dĂ©cortiquer le sexisme, brisant le chƓur des anges (masculins en majoritĂ©) de l’adoration sans nuage. Le problĂšme n’est pas cette paradoxale audace mais bien le chƓur des anges lui-mĂȘme : pourquoi tout le monde trouve-t-il si cool ces histoires dont le sexisme crĂšve l’écran ? Pourquoi ça ne se voit pas que les « films Jurassic Park Â», ces parangons de la culture pop, font l’éloge du viol et de la domination patriarcale ? Pourquoi adhĂšre-t-on avec ravissement Ă  ces notions de « famille Â», de papa-maman, de reproduction sexuĂ©e obligatoire, bref Ă  tout le contenu idĂ©ologique douteux que vĂ©hiculent ces films ? Pourquoi tout le monde trouve-t-il « naturel Â» qu’un petit garçon s’intĂ©resse aux dinosaures et pas une petite fille ?

Ça stupĂ©fie tout le monde qu’on dĂ©nonce ces Ă©vidences. Pas touche aux monuments de la culture pop ! Et pourtant ce n’est pas si cool que ça, les dinosaures hollywoodiens. Pas si cool, les prĂ©dateurs bipĂšdes masculinisĂ©s qui tuent des proies quadrupĂšdes et fĂ©minisĂ©es. Pas si cool non plus l’invisibilisation des protestations fĂ©minines : Internet est saturĂ© de propos d’ex-petits garçons Ă©merveillĂ©s qui ont adorĂ© le film et qui trouvent que c’est un chef-d’Ɠuvre. Bien dans leur vie, droits dans leurs bottes, les hommes en question tiennent le haut du pavĂ© et cĂ©lĂšbrent avec tendresse leur chef-d’oeuvre, en cela conformes au modĂšle de l’homme-au-centre-de-son-propre-cosmos que dĂ©nonce Haraway dans son Manifeste. Le silence imposĂ© des femmes renforce ce masculinocentrisme, et c’est le problĂšme, au-delĂ  des dinosaures, de toutes les productions culturelles sexistes. Vous vous souvenez que Liv Tyler, l’actrice qui jouait le rĂŽle d’Arwen dans le film Le Seigneur des anneaux, n’avait pas lu le livre contrairement aux mecs ? On peut comprendre que l’inconsistance et la passivitĂ© des personnages fĂ©minins chez Tolkien (qui passait beaucoup de temps au cafĂ© avec se potes Ă  taper sur les autrices de son temps !) ait pu lui dĂ©plaire et la dĂ©tourner de cette lecture « culte Â». Beaucoup trop de filles vont voir des films d’action pour faire plaisir Ă  leurs copains et font chorus avec un enthousiasme feint. On aurait pu penser que les femmes ferment moins leur gueule aujourd’hui que jadis mais en ce qui concerne les films « cultes Â» et consorts, leur silence complice est de rigueur.

Ce qui m’a frappĂ©e, c’est cette double Ă©vidence : la bouche cousue des femmes acceptant de supporter des films sexistes qui leur nuisent et le fait que la rĂ©alitĂ© aveuglante du sexisme hollywoodien n’était pas si aveuglante que cela, parce que beaucoup ne l’avaient seulement pas remarquĂ©e


J’ai donc montrĂ© dans ce livre d’oĂč venaient ces prĂ©jugĂ©s dinosauriens en Ă©tudiant les auteurs « pour garçons Â» du XIXe siĂšcle (Jules Verne, Conan Doyle un peu plus tard, etc.) et les manuels scientifiques de vulgarisation qui leur Ă©tait adressĂ©s. L’assimilation des sauropodes (Les dinosaures au long cou) au serpent de la Bible et, partant, Ă  la femme pĂ©cheresse est une constante dans ces ouvrages hantĂ©s par un passĂ© sauvage et sans Dieu. Le prĂ©dateur suprĂȘme, le tirex, toujours reprĂ©sentĂ© la bouche ouverte afin d’exhiber sa denture, acquiert un droit de tuer « par nature Â» dont les mĂąles humains les plus violents peuvent s’inspirer pour violer ou tuer. La culture pop est violemment sexiste et il faut acquĂ©rir le droit de le dire, de refuser ces productions, de se souvenir qu’il existe autre chose de vraiment cool, en fait !

Dans cet ouvrage tu vas Ă  rebours de la pop culture dominante pour fabriquer un autre imaginaire des dinosaures, de quoi est fait cet imaginaire ?

Oui, un autre imaginaire est possible avec les dinosaures, et il existe. Comme de juste, on le rencontre surtout dans des nouvelles ou des romans de SF pas toujours faciles Ă  dĂ©nicher. C’est curieux d’en arriver en fin de compte Ă  opposer le cinĂ©ma hollywoodien sexiste aux textes Ă©crits bien plus fins et brillants, cela peut paraĂźtre simpliste mais c’est bien ainsi que se dessine le schĂ©ma gĂ©nĂ©ral. Imaginaire de la grande dĂ©esse, renversement des rĂŽles entre Adam et Eve, refus du rĂ©gime dominant de la prĂ©dation, amours interespĂšces, tels sont quelques Ă©lĂ©ments qui fleurissent dans les textes que j’ai analysĂ©s dans cet essai. La fiction hollywoodienne construit le rĂ©el et ses formes d’oppression, renforce et justifie les prĂ©jugĂ©s, mais la fiction Ă©crite agit au contraire comme une force Ă©mancipatrice.

Collection de fossiles de ÎȘan Larue

Les chien·nes occupent une place importante dans ta vie, et tu Ă©cris rĂ©guliĂšrement Ă  leur propos. Les chien·nes c’est aussi une question de genre et de classe sociale?

Vinciane Desprets m’a dit lors d’une signature d’un de ses livres que quand on avait connu Haraway, on ne pouvait pas ne pas adopter un chien ou une chienne ! Je vis quant Ă  moi avec « une adulte d’une autre espĂšce Â» (comme dit Haraway !), une Ă©pagneule naine continentale dite « phalĂšne Â» appelĂ©e Maki de la Faveur de la Nuit, mais cela est sans rapport avec Haraway. Je ne l’ai jamais rencontrĂ©e en vrai : pour moi, elle est comme Liebniz, une grande philosophe et seuls comptent Ă  mes yeux ses Ă©crits. Je ne m’imagine pas rencontrer Liebniz en vrai
 C’est sans doute aussi une question de distance et de timiditĂ©.

Les ENC, comme on les appelle en abrĂ©gĂ©, sont des chiens et surtout des chiennes chargĂ©es d’histoire : elles apparaissent dans les portraits de reines ou de dames de la cour, elles ont Ă  l’occasion jouĂ© un rĂŽle de premier plan (telles les deux phalĂšnes d’Antoinette de Pompadour, InĂšs et Mimi, rĂ©putĂ©es reprĂ©senter les qualitĂ©s politiques de cette femme de pouvoir). Les phalĂšnes ont Ă©tĂ© qualifiĂ©es de « chiens des rois Â» par l’éleveuse RĂ©gine Gautier qui leur a consacrĂ© un livre en 2000 (Ă©ditions Maradi), mais ce sont surtout des chiennes des reines ! Liselotte de BaviĂšre dite « La Palatine Â», une intellectuelle et Ă©pistoliĂšre de renom qui tient une place importante dans la littĂ©rature allemande, en possĂ©dait une petite dizaine ; la Mimi d’Henriette d’Angleterre, l’épouse morte trĂšs jeune qui l’avait prĂ©cĂ©dĂ©e auprĂšs de Monsieur, le frĂšre du roi, servait Ă  sa maĂźtresse de barrage contre ses prĂ©tendants : on la disait (la chienne, oui !) insensible aux avances et aux sĂ©ductions ! On trouvait des phalĂšnes dans toutes les cours d’Europe. Sofonisba Anguissola, peintre de CrĂ©mone invitĂ©e Ă  la cour d’Espagne, en a reprĂ©sentĂ© plus d’un ou d’une dans ses portraits. Lavinia Fontana, de Bologne, en peignait mĂȘme si souvent dans ses tableaux qu’on peut presque considĂ©rer ce petit chien « dameret Â» comme sa signature de pictoresse !

Alors, aristocrate, la petite phalĂšne ? Aujourd’hui pas vraiment, malgrĂ© son « affixe » (la faveur de la nuit venant en fait d’un poĂšme de Desnos, selon les Ă©levereuses). Mais il est clair que les phalĂšnes furent des chiens de cour, que la Princesse Lamballe en possĂ©dait un, qu’une idĂ©e longtemps vĂ©hiculĂ©e associe les chiens de luxe et de compagnie avec une connotation fortement fĂ©minine.

C’est pourquoi il m’avait semblĂ© intĂ©ressant d’étudier le rĂŽle d’une Ă©leveuse amiĂ©noise du dĂ©but du XXe siĂšcle, Marie-Louise Bouctot-Vagniez, qui s’est insurgĂ©e contre la minoration des « chiens de luxe et de compagnie Â» par rapport aux chiens de chasse glorieusement associĂ©s Ă  la masculinitĂ© triomphante. C’est terrible Ă  quel point le sexisme est partout ! Sans ĂȘtre ouvertement fĂ©ministe, la riche Marie-Louise l’avait parfaitement perçu, et elle a mis toute son Ă©nergie (et ses abondantes ressources financiĂšres) Ă  la promotion des petits chiens. Elle a crĂ©Ă© une association, la SFACA, et organisĂ© des concours de beautĂ© dotĂ©s de prix de grande valeur. Aujourd’hui, dans les concours canins, on ne distribue plus que des coupes en plastique mais Ă  l’époque, c’était de l’argent massif ! En crĂ©ant ainsi des prix spĂ©ciaux elle a revalorisĂ© les chiens et chiennes de petite taille. Malheureusement aujourd’hui les chiens ou chiennes « best in show Â» sont presque toujours de grande taille et les commentateurs se permettent de dire « monsieur X Â» quand c’est un juge et « Isabelle Â» par exemple quand c’est une juge, histoire de perpĂ©tuer les traditions sexistes et l’étroitesse d’esprit de l’univers canin en France. Rien que le terme de « race Â», couramment employĂ©, rappelle que le racisme a peut-ĂȘtre beaucoup plus qu’on croit une origine humano-canine : je pense au Kennel Club anglais (interdit aux femmes) et Ă  la banalisation du mot « race Â» utilisĂ© alors pour classer les chiens lors des concours de beautĂ©.

Haraway a fait des chiens et chiennes un des Ă©lĂ©ments de son oddkin (« parentĂ© choisie Â», pourrait-on presque dire), avec la cyborg et d’autres personnages ; cela venait de son amour pour sa chienne bergĂšre australienne Poivre de Cayenne (Cayenne Pepper) dont la disparition lui a causĂ© beaucoup de peine – et le passage Ă  de nouvelles figures de la mĂȘme idĂ©e : oddkin. Choisissez votre famille ! On est aussi loin que possible du bon grand-pĂšre Hammond (bon dans le film ; il est dĂ©testable dans le roman) qui encourage les humains Ă  suivre l’exemple des dinosaures qui se reproduisent pour fonder une famille parce que « c’est la nature Â» ! DĂ©lirant ? Et pourtant tout le monde l’a gobĂ©e, cette « scĂšne culte Â» de sexe tout public au dĂ©but de Jurassic Park !

Chienne et humaine

Tu te consacres aujourd’hui principalement Ă  la peinture, qui te fait dresser des murailles de fleurs. Comment on repolitise les fleurs ?

La peinture sauve et protĂšge car elle permet de construire des murailles. Grande fan de ce qu’on appelait lors des Salons annuels du XIXe siĂšcle « l’accrochage cumulatif Â», je peuple les murs vides de mon lieu de vie avec mes tableaux, que j’ai besoin de voir pour m’inspirer. Je suis partie toute seule Ă  la campagne pour fuir le covid, un cas qui n’est pas isolĂ© chez les personnes immunodĂ©primĂ©es : beaucoup se sont sĂ©paré·es de leur conjoint·e, de leurs enfants ou de leurs proches pour ne pas leur infliger la culpabilitĂ© de les avoir contaminĂ©s et tuĂ©s. La vie des immunodĂ©primé·es a Ă©tĂ© brisĂ©e par cette maladie qui dure. A nous pour toujours les masques Ă©touffants, les mains rĂȘches hydroalcoolisĂ©es et les autotests ruineux qu’on distribue pour obtenir le plaisir rare et suprĂȘme de manger de compagnie. Certain·es ne peuvent pas affronter cette dĂ©pense, et encore moins le suivi psy qui pourrait les empĂȘcher de devenir complĂštement fous et folles. La situation est d’une injustice rĂ©voltante ; les associations se battent comme des lionnes, des mĂ©decins et mĂ©diciennes extraordinaires, Ă©tranglĂ©es par la destruction capitaliste de l’hĂŽpital, ont fait appel Ă  des collĂšgues retraitĂ©es pour nous donner une chance de survivre. A chaque variant on est en danger de mort, on vit la peur au ventre, une solution arrive par miracle, puis le cycle recommence. Nous vivons dans une boucle nietzschĂ©enne infernale et qui risque d’ĂȘtre infinie.

Que faire d’autre, sinon peindre ? Sinon couvrir ses murs de tableaux pour se fabriquer une petite grotte, aussi dĂ©risoire que le tipi Ă  la fin du film Melancholia du controversĂ© Lars von Trier (2011)?

Je peins beaucoup de fleurs, peut-ĂȘtre sous l’influence de Julie Crenn qui poste sur les rĂ©seaux sociaux des photos remarquables : je les imagine toutes ensemble sur un grand mur, chacune d’un tout petit format comme les photos que faisait l’artiste Ă©tatsunienne Mary Beth Edelson. Les fleurs, c’est beaucoup plus qu’on croit. On associe souvent les fleurs Ă  la miĂšvrerie, Ă  des figures de femmes dĂ©coratives, amoureuses et insipides, Ă  la « journĂ©e de la femme Â» : « une fleur pour vous, madame ! et un parfum gratuit ! Â» ce qui bafoue les droits en question. Historiquement les peintres de fleurs Ă©taient souvent des femmes (interdites de sujets « nobles Â») ou des anonymes (« Anonymous is a woman Â» : si un tableau n’est pas signĂ©, il y a fort Ă  parier que le peintre Ă©tait une femme tenue socialement dissimuler son talent).

C’est oublier Ă  quel point les fleurs ont une force politique et symbolique extraordinaire. Les fleurs auxquelles on nous assimile pour nous minimiser, comme naguĂšre nos corps, sont un champ de bataille. Guerre des Deux Roses, Flower Power ou RĂ©volution (des Oeillets, des Tulipes, des Roses encore), les fleurs sont de toutes les luttes. Le langage des fleurs n’a-t-il pas au dĂ©part Ă©tĂ© un code secret pour les femmes des harems ottomans ?

Et le combat du genre continue : la biologie attribue aux fleurs, par mĂ©taphorisation obsessionnelle, une sexualitĂ© hĂ©tĂ©ronome basĂ©e sur le modĂšle social dominant. Stephen Jay Gould, dans un article dĂ©cisif, « La classification de la nature par le systĂšme sexuel Â», a combattu ces mĂ©taphores de la « sexualitĂ© des plantes Â» qui plaquent une pratique humaine situĂ©e socialement sur un phĂ©nomĂšne naturel afin de justifier les institutions sociales en question.

Je peins ce que j’ai appelĂ© des all flower (en rĂ©fĂ©rence aux « all over Â» de l’abstraction amĂ©ricaine) comme symboles de l’écofĂ©minisme cyborg : non pas un choix basĂ© sur des opinions partagĂ©es en harmonie mais une nĂ©cessitĂ© qui balaye ce luxe individualiste pour mener une action collective – parce qu’on n’a plus le choix.

Studiolo de ÎȘan Larue

Avec un monde qui paraĂźt de plus en plus au bord du gouffre, oĂč trouver de l’espoir aujourd’hui ?

L’espoir me semble ĂȘtre dans ces fleurs (encore elles) qui se redressent aprĂšs l’orage dans L’ode Ă  la mĂ©lancolie (encore elle) de Keats. Ce poĂšte anglais a eu une vie encore moins joyeuse que celle d’une immunodĂ©primĂ©e en temps de covid ; il est mort Ă  25 ans de tuberculose comme beaucoup d’autres Ă  cette Ă©poque. Sur ma chaĂźne You Tube pour mes Ă©tudiantes, j’avais mis une vidĂ©o lugubre sur Keats, Watteau, les soeurs BrontĂ« et autres victimes de cette maladie : elle n’a pas eu beaucoup de succĂšs, ce que je conçois.

Symboliquement, il s’agit de redresser la tĂȘte aprĂšs un accĂšs de mĂ©lancolie, comparĂ©e Ă  un orage qui s’abat, couche les fleurs, brise les tiges, arrache les pĂ©tales ; mais aprĂšs l’orage d’avril les fleurs, indestructibles, relĂšvent la tĂȘte comme des pĂąquerettes sous une tondeuse (cette comparaison n’est pas dans le poĂšme !).

L’espoir c’est aussi le « champignon de la fin du monde Â» d’Anna Tsing – rien Ă  voir avec une explosion nuclĂ©aire. C’est l’exergue de son essai : Ă  chaque fois qu’on lui parle d’apocalypse, Anna Tsing part ramasser des champignons ! Elle dĂ©crit un monde qui renaĂźt de ses cendres : d’excellents champignons, vĂ©ritable monnaie d’échange, renaissent sur les troncs abattus des grands pins sacrifiĂ©s par une exploitation industrielle forcenĂ©e. Les gens qui vivent du champignon sont Ă  la marge, livrĂ©s Ă  une vie secrĂšte et dure, inconnue du reste du monde – mais libre.

W. G. Sebald Ă©crivait dans Austerlitz que les grands bĂątiments (comme le Palais de justice de Bruxelles) dĂ©plaisent profondĂ©ment alors qu’on aime les Ă©dicules : les maisonnettes, les loggias, les yourtes, les tentes, les tipis
 pardon de revenir Ă  mon obsession centrale de peintre, la toute petite maison intĂ©rieurement tapissĂ©e de grandes peintures, mais l’avenir c’est peut-ĂȘtre le camping. On dort bien le long de la terre, mieux que sur un matelas fabriquĂ© par l’industrie. Dans La vestale du calix Ankh reçoit une sardine de camping comme prix pour couronner ses accomplissements. J’avais prĂ©dit dans La fille geek Ă  la fois l’épidĂ©mie « tueuse de vieux Â» et la disparition de l’électricitĂ© ; dĂ©sormais on devait se pĂ©daler un café 

Oui, c’est de la science-fiction, mais est-il si lointain ce jour ? Alors, un ou deux sucres ?

ÎȘan Larue, Fleurs, 2022

Propos recueillis par Charline Kirch

Les dinosaures rĂȘvent-elles de Hollywood ? est disponible Ă  la vente par ici.

Pour admirer les peintures de ÎȘan Larue, rendez-vous sur son site Internet et Ă  la galerie Sophie LĂ©vĂȘque Ă  Verdun oĂč son travail est exposĂ© du 14 Octobre au 5 Novembre dans le cadre de son exposition monographique Another Planet 🌾

CrĂ©dits image de couverture : ÎȘan Larue, « Fleurs », 2022

✹ Ma gratitude Ă©ternelle Ă  Ïan Larue pour tout ce qu’elle m’a apportĂ© ! ✹

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La danse spirale de la cyborg et de la déesse

Interview avec ÎȘan Larue – Partie une, LibĂšre-toi cyborg !

Le travail de Ïan Larue a un rĂŽle essentiel pour moi et j’ai trouvĂ© une aide prĂ©cieuse et du rĂ©confort dans la lecture de LibĂšre-toi Cyborg, une thĂ©orisation nĂ©cessaire des formes avec lesquelles j’ai expĂ©rimentĂ© d’une façon intuitive sur Expo156. Le livre nous invite Ă  inventer des contres-histoires, faire sauter les dualismes, se dĂ©sassembler et muter, s’hybrider avec les machines et les animales, crĂ©er de nouvelles alliances, refuser d’ĂȘtre un tout. Je rĂȘve du dĂ©ploiement de ce programme Ă©bouriffant depuis l’intĂ©rieur d’une sorte de coven nĂ© sous les coups de pinceaux de Ïan oĂč se retrouveraient Donna Haraway, Octavia Butler et Mary Beth Edelson, des dĂ©esses et des cyborgs, une pieuvre et une papillonne monarque complices, l’Ɠil doux et protecteur de Maki et Poivre de Cayenne. En attendant nous nous sommes toutes les deux rencontrĂ©es, et au fil de nos discussions passionnantes s’est progressivement esquissĂ©e l’interview que je commence Ă  publier aujourd’hui !

Tu es essayiste, Ă©crivaine de Science-fiction, tu as enseignĂ© la littĂ©rature, les arts et la culture Ă  l’universitĂ© Paris 13, tu diriges une revue consacrĂ©e aux Ă©pagneuls nains franco-belges, mais tu crĂ©es aussi des bijoux « nĂ©o-lithiks Â» et tu as une actualitĂ© marquĂ©e par deux expositions de peintures de fleurs Ă©cofĂ©ministes Ă  la galerie Christian Berst Ă  Paris et au centre d’art contemporain Transpalettes de Bourges. Comment s’est construit ton parcours ?

Je suis une femme cisgenre non-binaire, handicapĂ©e, neuro-atypique, blanche et vieille. Je viens d’un milieu trĂšs courant Ă  mon Ă©poque : une mĂšre institutrice Ă©levant seule ses trois enfants. J’ai longtemps portĂ© les cheveux bleus comme signe distinctif de ma non-binaritĂ© mais les dĂ©mangeaisons au cuir chevelu sont devenues trop fortes et j’ai arrĂȘtĂ©.

Mon histoire personnelle n’a d’intĂ©rĂȘt que comme Ă©chantillon, parfaitement banal, de la violence sociale ordinaire contre les femmes et les minoritĂ©s. Comme beaucoup de femmes, je n’ai jamais fait ce que je voulais et je sais qu’il faut s’en pardonner. La consigne, Ă  mon Ă©poque, Ă©tait de gagner sa vie trĂšs tĂŽt avec un mĂ©tier sĂ»r et « fĂ©minin Â» de façon Ă  se marier et Ă  avoir du temps pour s’occuper de son mari et de ses enfants (donc ĂȘtre institutrice). Je haĂŻssais les groupes d’enfants, et les maris pour le peu que j’en avais vu dans mon entourage : soit ils abandonnaient leurs gosses comme mon pĂšre, soit ils Ă©taient pĂ©dophiles comme mon grand-oncle. Pas de chance pour les modĂšles masculins ! On me l’a reprochĂ© dans mon roman La vestale du Calix : le seul personnage masculin positif Ă©tait Holinsheld, un cheval (mais un cheval trĂšs smart !). Et j’ai rĂ©torquĂ© Ă  juste titre que dans un conte comme Blanche-Neige, les personnages fĂ©minins sont nuls (une idiote qui mange ce que n’importe qui lui donne, une belle-mĂšre mĂ©chante
) sans que personne ne s’en prĂ©occupe.

Quand j’avais onze ans j’ai commencĂ© Ă  peindre tandis que mon entourage fĂ©minin me formatait pour ĂȘtre une future bonne Ă©pouse. Ces femmes avaient raison et c’est bien ce que dĂ©nonce Shulamith Firestone dans La dialectique du sexe : l’idĂ©e que pour tout simplement survivre, une femme doit se mettre sous la protection d’un homme. Une bonne mĂšre, une bonne grand-mĂšre doivent donc former les filles Ă  ce rĂŽle qui leur permet de ne pas mourir prĂ©maturĂ©ment. Le plus drĂŽle, si l’on veut, c’est qu’en vĂ©ritĂ© vivre avec un homme est la chose la plus dangereuse qui soit puisque le fĂ©minicide est implicitement autorisĂ© en France (aucune loi ne protĂšge les Ă©pouses et les assassinats vont bon train).

Une amie de ma mĂšre voulait m’aider Ă  faire des Ă©tudes d’art mais elle est morte, hĂ©las pour moi, Ă  l’ñge de trente-deux ans. J’ai donc Ă©tĂ© vouĂ©e Ă  l’enseignement primaire, « un bon mĂ©tier pour une femme Â» dont on sait que « naturellement Â» elle est lĂ  pour s’occuper des enfants afin de rapporter au foyer un peu d’argent de poche pour se payer des robes. C’était un peu comme on vouait jadis les enfants au blanc et au bleu pour la Vierge Marie : on ne leur demandait pas leur avis. PlacĂ©e de force dans cette prison, haĂŻssant plus que jamais les groupes d’enfants (et les robes qui sont, comme on le sait, des vĂȘtements d’enfant gardĂ©s Ă  l’ñge adulte pour signer une condition d’éternelle mineure), j’ai mis toute mon Ă©nergie Ă  en sortir, Ă  pousser la terre de ce tombeau pour arriver Ă  la surface. Je sais que d’autres se prĂ©occupent d’arriver au ciel mais quant Ă  moi je voulais juste arriver sur terre et prendre un bol d’air. J’ai rĂ©ussi Ă  devenir prof de fac, Ă  faire de la recherche, Ă  Ă©crire des livres et Ă  travailler avec des adultes. Ce fut un rude combat car je ne possĂ©dais pas les codes, socialement parlant. J’ai donc menĂ© une carriĂšre bizarre et dĂ©calĂ©e au milieu des descendant·es et des hĂ©ritier·es, et j’ai mĂȘme rĂ©ussi Ă  faire de l’histoire de l’art, alors rĂ©servĂ©e implicitement Ă  celleux qui avaient des Ɠuvres d’art Ă  la maison. Cette discipline s’est heureusement dĂ©mocratisĂ©e depuis.

Pendant ce temps je faisais toujours de la peinture. A l’ñge de quarante-six ans j’ai enfin pu rĂ©aliser le rĂȘve de faire des Ă©tudes d’art plastiques et ce furent trois annĂ©es Ă©puisantes et merveilleuses. « C’est bien tard Â», aurait sermonnĂ© Simone de Beauvoir Ă  la fin du DeuxiĂšme sexe, soulignant avec amertume la carriĂšre rabougrie des femmes artistes. « Mieux vaut tard que trop tard Â», pourrait-on cependant rĂ©torquer. Et d’ajouter, avec Catherine Dufour, que le mot « carriĂšre Â» Ă©voque avant tout un tas de pierre (ce trait de rĂ©alisme est issu d’une conversation privĂ©e).

A l’époque on ne jurait que par l’art conceptuel et la peinture n’était pas la bienvenue, mais baste ! J’ai commencĂ© Ă  faire des expositions. Puis j’ai crĂ©Ă© un master professionnel Ă  la fac et fini l’enseignement ! Ce qu’on faisait, c’était de la formation. Avec mes Ă©tudiantes on montait des expositions, on faisait du graphisme publicitaire, de la rĂ©daction, de la mĂ©diation culturelle. Recherche et formation, Ă©criture de livres (essais, nouvelles de SF, romans de SF), c’était bien et j’ai eu enfin de la chance, mĂȘme si la pente a Ă©tĂ© rude Ă  remonter. Alors, une pensĂ©e pour toutes celles qui sont en train de la gravir, qui ont rejetĂ© la terre d’un tombeau, qui veulent vivre contre les diktats sociaux, religieux, familiaux etc. Ne vous sermonnez pas parce que vous mettez du temps : on ne peut pas faire autrement d’autant plus que celles qui vous imposent ceci ou cela l’ont subi elles-mĂȘmes, parfois toute leur vie.

En consĂ©quence il n’y a jamais de « parcours Â». C’est une pure idĂ©e marketing, une idĂ©e pour Linkedin, une façon factice de se prĂ©senter Ă  soi-mĂȘme. On ne peut vivre que dans l’éclatement perpĂ©tuel du fameux « moi Â» dont tout le monde se prĂ©occupe tellement aujourd’hui (« aimez-vous vous mĂȘme Â» ! et puis quoi encore ?). En fait, on n’est qu’une boule de rĂ©sistance et d’énergie Ă  la fois absurde et multiple, qui perd des Ă©lectrons Ă  chaque passage et se mĂȘle Ă  tout ce qui nous entoure. On ne maĂźtrise rien, on ne va pas quelque part, mĂȘme pas vers la mort sur laquelle on n’a aucune prise. Tous les buts, toutes les frontiĂšres qu’on peut s’imposer sont dĂ©risoires. Comme dirait Douglas Adams, l’auteur du guide du routard galactique, c’est le grand micmac gĂ©nĂ©ral.

Le capitalisme patriarcal ne peut pas le supporter et c’est pourquoi il impose « la croissance Â» et son cortĂšge de CV bien lissĂ©s, de livres bien rangĂ©s par noms de mecs sur des Ă©tagĂšres et un rassurant binarisme universel hĂ©ritĂ© d’Aristote et qui s’applique Ă  tous les domaines de la vie : chien ou chat ? vin ou biĂšre ? canapĂ© simple ou convertible ? Mac ou PC ? thĂ© ou cafĂ© ? homme ou femme ? Dans tous les cas ce binarisme induit une mineure : des deux Ă©lĂ©ments comparĂ©s, l’un est toujours vĂ©cu comme infĂ©rieur Ă  l’autre. Binaire n’a jamais voulu dire « Ă©gal Â» ou « complĂ©mentaire Â», au contraire. Binaire signifie qu’on trouve forcĂ©ment « moins bien Â» un des termes de la comparaison implicite que suppose leur confrontation.

Je me souviens des sĂ©ances de CV dans mon master avec mes Ă©tudiantes : elles se demandaient comment se rĂ©duire Ă  ce carcan pour donner d’elles-mĂȘmes une image flatteuse (c’est-Ă -dire logique, cohĂ©rente et unifiĂ©e) de leur « expĂ©rience Â» si diverse et multiple en rĂ©alitĂ©. On ne s’en est sorties Ă  l’époque que grĂące Ă  ce bon vieux CicĂ©ron et Ă  son « ethos Â» que nous interprĂ©tions comme une schizophrĂ©nie aussi volontaire que quotidienne. L’ethos, ce n’est pas nous : c’est un costume, une pose, une attitude liĂ©e Ă  une situation donnĂ©e. Un avocat qui dĂ©fend un client n’a pas besoin d’épouser sa cause. Attitude dangereuse ? Se dĂ©doubler, crĂ©er un ĂȘtre immobile, lisse et parfait, tout verdĂątre, cadavĂ©rique mais efficace, une image morte et fausse, un fantĂŽme au risque du vampire car crĂ©er des doubles est toujours diabolique, tel est le but du CV patriarcal. Il se rĂ©sume en un pitch dans les « bios Â» des rĂ©seaux sociaux : T’es quoi, toi ? C’est quoi ton domaine ? et une rĂšgle est claire : soit une seule chose.

La norme d’unicitĂ© est un fondement du patriarcat : peu importe que ce qu’on appelle « Einstein Â» ce soit en vrai sa copine, son assistant et les gens de son labo en plus de lui-mĂȘme, peu importe qu’un rĂ©alisateur de film ce soit en vrai une Ă©quipe entiĂšre, peu importe qu’un auteur se soit en vrai toute une chaĂźne d’édition et de rĂ©flexions croisĂ©es. Au patriarcat il ne faut qu’un seul homme, le hĂ©ros de lui-mĂȘme, « un joli petit paquet Â» disait Alphonse Allais. Un homme blanc cisgenre, pas une femme, pas un Noir, pas une enfant, pas une chienne, pas une trans, pas un cheval mĂȘme s’il est aussi smart que Hol dans La vestale du calix. C’est pourquoi tout le monde tente de se plier Ă  cette norme, Ă  faire semblant d’ĂȘtre un homme blanc cisgenre (mĂȘme le cheval). Et chacun, chacune de rĂ©diger courageusement son CV en faisant semblant de l’ĂȘtre. Mais comme l’écrivait l’indĂ©passable Audre Lorde dans sa biographie romancĂ©e intitulĂ©e Zami : « Je vous parle en tant que poĂšte, noire, fĂ©ministe, lesbienne, mĂšre, guerriĂšre, professeure et survivante du cancer ». Quelle merveilleuse phrase oĂč tout s’entrechoque, pulvĂ©risant tabous et prĂ©jugĂ©s (lesbienne et mĂšre ? mĂšre et guerriĂšre ?). C’est un refus absolu du moi unifiĂ©, de cet idĂ©al « d’ĂȘtre soi-mĂȘme Â» que cite Haraway dans son Manifeste cyborg.

Comment faire pĂ©ter la norme patriarcale implicite du hĂ©ros unique vouĂ© Ă  une seule tĂąche, ce hĂ©ros masculin plein de lui-mĂȘme, centre indiscutable et rayonnant de son propre univers ? Et que sont ennuyeux les dĂ©rivĂ©s de cette obsession ! Le « dĂ©veloppement personnel Â» pour ĂȘtre « la meilleure version de soi-mĂȘme Â» (en amĂ©ricain dans le texte), la diktat de « s’aimer soi-mĂȘme Â», le « prenez soin de vous Â» qui avait interloquĂ© Sophie Calle, l’individualisme replet
 et d’une maniĂšre plus grave la crĂ©ation de frontiĂšres et de binarisme faits pour assurer la quiĂ©tude du petit homme. PaniquĂ© Ă  l’idĂ©e de n’ĂȘtre pas grand-chose et de n’avoir aucune maĂźtrise sur son « parcours Â» et son « destin Â», le gars en question crĂ©e l’Autre, l’Etranger, l’Ennemi, le Pas-Moi (il se croit rĂ©fĂ©rence absolue). Et il tient Ă©perdument toutes les frontiĂšres comme dans Le dĂ©sert des Tartares. Adamiste en diable, il classe les animaux et erre dans un labyrinthe de catĂ©gories figĂ©es. Mais ça bouge, ça bouge sans arrĂȘt et c’est pour lui insupportable. Il veut des taxons, il veut un unique ancĂȘtre commun qu’il baptise d’un nom masculin (LUCA), il veut le vampire verdĂątre, il veut mettre la derniĂšre main Ă  son curriculum vitae. Mais en fait tout cela n’existe que dans les rĂȘves angoissĂ© d’un petit homme qui dĂ©sespĂšre de ne plus voir toutes les flĂšches monter dans les graphiques de la production. Les seules flĂšches qui montent sont celles du rĂ©chauffement climatique ; il faudrait changer, ne plus ĂȘtre ce petit homme-lĂ , rejoindre les mouvements Ă©cofĂ©ministes de dĂ©croissance mais notre bonhomme rĂ©siste, raidi sur son CV comme sur un lit mortel.

Tu as publiĂ© LibĂšre-toi cyborg ! dans la collection SorciĂšres aux Ă©ditions Cambourakis. Le livre reprend les romans citĂ©s dans le Manifeste cyborg de Donna Haraway pour penser les luttes fĂ©ministes par le prisme de la science-fiction. À quoi ressemble la science-fiction fĂ©ministe ?

Oui, et le livre va bientĂŽt ĂȘtre publiĂ© en format poche ! Merci Ă  l’éditrice et Ă  son Ă©quipe !

C’est vrai qu’il se veut une introduction Ă  la SF fĂ©ministe Ă  travers ce que j’ai baptisĂ© « liste H Â» – H comme Haraway, H, peut-ĂȘtre, comme le souvenir de « trouvez Hortense Â» de Rimbaud
 H comme l’Hortense philosophe de Jacques Roubaud. Une SF essentiellement Ă©tatsunienne car Haraway lit dans sa propre langue (y compris Wittig en traduction ; Les GuerrillĂšres passent aux USA pour un roman de SF !). Il manque des Wintrebert, des Vonarburg, des Silverberg et autres plumes francophones dans cet Ă©tat des lieux qui n’est qu’un point de dĂ©marrage.

La SF fĂ©ministe ressemble Ă  un gisement fossile qu’on n’aurait jamais pris la peine d’explorer. Les « single-gender worlds Â» sont rĂ©putĂ©s ĂȘtre de pesants romans Ă  thĂšse (alors que Herland par exemple est prodigieusement comique !), on a du mal Ă  Ă©lire les « chef-d’oeuvres Â» que demande le patriarcat dans son Ă©ternel souci d’unicitĂ© et du Nom-d’Un-Seul. DĂ©faut majeur, beaucoup (pas tous !) sont Ă©crits par des assignĂ©es-femmes ! Et par oĂč commencer dans cet ocĂ©an sans phare, sans « highlight Â» ? Le repĂšre, le guide-Ăąne, le pense-bĂȘte, le Lagarde et Michard des grands hommes, voilĂ  toute l’exigence du patriarcat. Sans compter qu’ils ne sont pas traduits en français, ou alors trĂšs mal, comme c’est le cas de The female man de Joanna Russ (rien que le titre, L’autre moitiĂ© de l’homme
 ben voyons !). C’est d’ailleurs le cas de nombreux romans de SF par le passĂ© car les traductions Ă©taient mal payĂ©es, peu valorisĂ©es et nĂ©gligentes. Avec la reconnaissance grandissante de la culture pop, les traductions sont bien meilleures aujourd’hui. Il suffit de comparer, dans le domaine du roman policier, la nouvelle traduction d’Agatha Christie Ă  l’ancienne pour se rendre compte de ce que nous avons manquĂ© quand nous la lisions dans notre enfance !

La « liste H Â» prĂ©sente l’intĂ©rĂȘt d’avoir Ă©tĂ© extrĂȘmement pensĂ©e par Haraway. Elle ne cite pas au hasard les romans qu’elle choisit. Elle a lu Ă©normĂ©ment de science-fiction, comme elle le prĂ©cise dans le documentaire que lui a consacrĂ© en 2016 Fabrizio Terranova. DĂšs lors si elle choisit ces romans-lĂ , et pas d’autres, c’est avec une idĂ©e derriĂšre la tĂȘte. Et cette idĂ©e, Ă  mon sens, c’est l’intersectionnalitĂ© avant la lettre. L’autrice qui la frappe le plus est Octavia Butler ; on se rend compte Ă  la lecture du Manifeste cyborg Ă  quel point la thĂ©matique des Femmes blanches/Femmes noires/Hommes noirs est centrale dans son propos. Significativement, ce sont les trois groupes qu’elle oppose Ă  l’aristocratie mĂąle blanche des sciences, en invitant ces personnes Ă  approfondir leurs connaissances dans ce domaine. C’est ce que j’ai fait, en autodidacte comme d’habitude.

Octavia Butler est vraiment l’autrice-phare (puisqu’il faut des phares) du Manifeste cyborg et Haraway souligne le caractĂšre dĂ©terminant de son influence dans divers entretiens rĂ©unis dans son Reader (un livre qu’elle a composĂ© elle-mĂȘme avec des extraits, des interviews
 publiĂ© en 2003 chez Routledge). GrĂąces soient rendues aux Ă©ditions Le Diable Vauvert (sises Ă  Vauvert !) qui ont traduit bon nombre de ses romans en français. Butler porte un univers science-fictionnel incroyable, hantĂ© de patriarches violents et d’extra-terrestres mĂ©dusĂ©ens, de vampires Ă  la cruautĂ© sans limite, de tĂȘtes qui volent Ă  travers la piĂšce (vais-je vraiment vous donner envie de la lire avec ce dernier dĂ©tail ?) oĂč la puissance des femmes noires est d’une rĂ©sistance infinie. C’est chez Octavia Butler que Haraway a rencontrĂ© certaines idĂ©es qu’on peut trouver incongrues dans le Manifeste cyborg, comme l’écriture comme technologie de la rĂ©sistance ou la rĂ©habilitation de la Malinche. Tout ceci figure dans les romans de Butler, autrice frappante s’il en fĂ»t jamais.

On comprend dĂšs lors comment la cyborg (car c’est LA, Haraway le confirme elle-mĂȘme) devient une « formation Â» politique au sens d’une escadrille d’animales volantes diverses (comme dans Shrek le TroisiĂšme avec Blanche-Neige la ninja !). Toutes diffĂ©rentes de couleur de peau, de religion, de pratiques sexuelles, de convictions personnelles, d’ñge ou de valeurs politiques, les femmes qui travaillent dans la Silicone Valley (c’est l’exemple principal que dĂ©veloppe Haraway) Ă  monter des ordinateurs n’ont pas d’autre choix que de s’unir, et c’est ça la cyborg. Peu importent les « options divergentes Â», les « moi-je Â», « mes valeurs Ă  moi Â» et autres foutaises individualistes de luxe. Plus divisĂ©es et plus opposĂ©es que jamais, les femmes se liguent et c’est lĂ  le seul espoir de ce « fĂ©minisme socialiste Â», de « langue commune Â» que mentionnent titre et premier sous-titre de l’essai. « Mythe politique ironique Â» ? Peut-ĂȘtre, mais faisable, en somme, si on parvient Ă  rĂ©sister Ă  l’ennemi qui toujours insistera sur la « division Â» du groupe (« le mouvement est divisĂ© Â», vu Ă  la tĂ©lĂ©). Oui, il est divisĂ© mais il trouve sa force politique dans cette division constitutive ; on n’a pas Ă  « ĂȘtre d’accord Â» avec les voisines, la seule chose qui compte est l’action collective. Oublier ses opinions pour produire de l’action, voilĂ  l’enjeu, du moins je crois. C’est du moins ma lecture du Manifeste cyborg !

Ïan Larue, La tĂȘte de la cyborg, 2022

Donna Haraway conclut son Manifeste cyborg en disant que «Bien qu’elles soient liĂ©es l’une Ă  l’autre dans une danse spirale, je prĂ©fĂšre ĂȘtre cyborg que dĂ©esse Â». En prenant le temps de recontextualiser cette phrase dans ton livre, tu dissipes toutes les visions dualistes qui peuvent en dĂ©river et dessines le potentiel d’une gĂ©niale et dangereuse alliance entre dĂ©esse et cyborg. Comment se sont elles retrouvĂ©es dans cette danse ?

Clairement, cette phrase finale est un clin d’Ɠil Ă  Starhawk et Ă  sa Spiral Dance qui a Ă©tĂ© un best-seller lors de sa parution en 1979 et qui a jouĂ© un rĂŽle culturel essentiel dans l’autre contreculture, celle dont on ne parle jamais, celle de la DĂ©esse et de la passion que ce thĂšme a suscitĂ©. Starhawk, voici encore une personnalitĂ© aux multiples facettes ! Activiste, foucaldienne, nĂ©opaĂŻenne, wiccane, dianique, Ă©cofĂ©ministe, Ă©crivaine, cheffe religieuse, philosophe, sorciĂšre, journaliste, californienne (Ă  mon avis californienne est une activitĂ© Ă  part entiĂšre : Haraway, de son cĂŽtĂ©, court sur la plage avec des chiens !) elle Ă©crit sans ambages des textes dĂ©cisifs. Elle n’en demeure pas moins timide et surprise, selon une amie de Los Angeles qui joua un rĂŽle important dans son coven, par le retentissement de son travail en France et les deux Ă©ditions coup sur coup de RĂȘver l’obscur, en 2003 et en 2015 (Chez les EmpĂȘcheurs de penser en rond puis chez Cambourakis). J’ai Ă©tudiĂ© son Ɠuvre et la Wicca dans un livre qui devais s’intituler Yes, wiccanes ! mais qui, hĂ©las, porte le titre obscur de Fiction, fĂ©minisme et post-modernitĂ©. Il s’agit prĂ©cisĂ©ment d’un livre sur les sorciĂšres wiccanes et la rĂ©invention made in USA de pratiques venues de Grande-Bretagne. L’origine de la Wicca est clairement Ă©rotique (lisez mon bouquin, vous aurez tous les dĂ©tails !) mais le passage aux USA a transformĂ© cette matiĂšre premiĂšre pour n’en garder que la dimension de jeu. Religion paĂŻenne, ludique, fĂ©minine, souvent solitaire sauf au moment de grandes rĂ©unions oĂč on danse en spirale et oĂč on pratique la magie blanche, la Wicca est Ă  mon sens un proto-fĂ©minisme, un acte de rĂ©sistance en milieu hostile. Si je suis une fille d’un village perdu de l’Alabama, dans un Ă©tat qui interdit l’avortement et qui pratique la peine de mort, avec la supĂ©rette du coin qui ne me propose que Fast and Furious 17 ou Rambo 128 tandis que chaque pĂšre de famille veille sous sa vĂ©randa avec sa Winchester 1866, prĂȘt Ă  tirer sur l’oiseau moqueur, je trouverai de la puissance, faute de mieux, dans mes potions et mes chaudrons. C’est du survivalisme fĂ©ministe (rare car le survivalisme ne l’est pas, en gĂ©nĂ©ral !).

Haraway reconnaĂźt le lien entre dĂ©esse et cyborg, entre sorciĂšre wiccane planquĂ©e et travailleuse blanche ou racisĂ©e bossant dans une zone franche industrielle. Ce sont les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille. C’est la mĂȘme danse libĂ©ratrice, le mĂȘme espoir de se tenir la main ailleurs que devant un film d’action avec un mec patriarcalisĂ© (certains ne le sont point ! Perles rares !). On n’oppose pas dĂ©esse et cyborg parce qu’elles sont unies dans la mĂȘme danse. Choisir d’ĂȘtre l’une ou l’autre en fin de compte, c’est du cosplay : le mĂȘme fond demeure.

ÎȘan Larue, TĂȘte de la DĂ©esse Edelson, 2022

Les Ɠuvres de science-fiction citĂ©es dans le Manifeste cyborg sont parfois trĂšs difficilement accessibles en France notamment Dawn d’Octavia Butler, qui n’a pas Ă©tĂ© traduit, The Female Man de Joanna Russ, dont la traduction ne laisse entrevoir que l’ombre de l’Ɠuvre originale, ou encore Superluminal de Vonda McIntyre, n’ayant eu droit qu’à un tirage confidentiel dans les annĂ©es 80. Comment l’expliquer ? De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale comment faire connaĂźtre la science-fiction fĂ©ministe et Ă©cofĂ©ministe ?

Par les pdf qui circulent sur Internet et qui parfois dĂ©bouchent sur une « vraie Â» Ă©dition. C’est le cas rĂ©cent des BergĂšres de l’Apocalypse de Françoise d’Eaubonne. Tout le monde voulait lire ce roman de science-fiction introuvable qui datait de 1977. Un ami qui en avait par miracle un exemplaire s’était dĂ©vouĂ© pour le scanner. La « demande Â» est devenue si importante qu’elle a fini par attirer l’attention des Ă©ditions papier : le roman a Ă©tĂ© rĂ©Ă©ditĂ© en 2022 aux Editions des Femmes.

Parfois, les textes introuvables demeurent Ă  l’état de pdf, passant sous le manteau comme au temps de Huysmans quand circulait ainsi la Pieuvre d’Hokusai
 Sont introuvables non seulement les romans mais aussi les textes thĂ©oriques, devenus « livres rares Â» comme La dialectique du sexe dont j’ai parlĂ© tout Ă  l’heure. Ce n’est pas seulement la SF fĂ©ministe c’est TOUT le fĂ©minisme et son histoire qui est underground. On ne s’étonnera point en fin de compte que la contreculture fĂ©ministe, si importante dans ses manifestations littĂ©raires, philosophiques, artistiques, intellectuelles soit si invisibilisĂ©e.

ÎȘan Larue, Mains du dieu cornu et de la cyborg, 2022

La liste H comporte Ă©galement le roman Par-delĂ  les murs du monde, qui propose aussi une forme d’alliance, cette fois entre humain.es et tyrennis – des sortes de grandes raies mantas volantes – qui devront apprendre Ă  communiquer en mettant en commun leurs pouvoirs psychiques pour faire face Ă  la destruction de leurs mondes. Ce livre a Ă©tĂ© Ă©crit par James Tiptree Jr, auquel tu as consacrĂ© un travail de recherche biographique. Que peux-tu nous dire Ă  son sujet?

Une des hĂ©roĂŻnes de ce roman est une scientifique noire, on comprend pourquoi Haraway l’a sĂ©lectionnĂ© dans sa liste ! Ce qui est extraordinaire, dans Par-delĂ  les murs du monde (un des rares romans de la liste H Ă  ĂȘtre disponible facilement en librairie), c’est l’inversion radicale des rĂŽles fĂ©minins et masculins dans le monde des extra-terrestres : les hommes sont des PĂšres nourriciers, ils remplissent la noble fonction, trĂšs prestigieuse, d’élever les rejetons car c’est le plus important au monde, tandis que les femelles, curieuses, voyageuses, exploratrices, sont toujours par monts et par vaux Ă  l’affut d’expĂ©riences nouvelles et de dĂ©couvertes : pas tout Ă  fait un monde Ă  l’envers, parce que cette activitĂ©-lĂ , activitĂ© des femelles, celle qui correspond aux prĂ©rogatives masculines sur notre Terre, est sur cette planĂšte complĂštement dĂ©prĂ©ciĂ©e. Une bonne mĂšre de famille terrienne, qui s’est dĂ©vouĂ©e toute sa vie Ă  ses enfants et Ă  ses proches, qui est tellement mĂ©prisĂ©e que son travail gratuit n’est mĂȘme pas comptabilisĂ© dans le PIB (ce dĂ©tail figure dans le roman), se trouve qualifiĂ©e de PĂšre, extraordinairement admirĂ©e et respectĂ©e par les extra-terrestres.

PliĂ©e de rire, JoĂ«lle Wintrebert se moquait dans Le sexe de ta plume de tous les auteurs qui avaient saluĂ© le caractĂšre « viril Â» de l’écriture de Tiptree – et plus rien sur Internet : le site de l’autrice a disparu et les prĂ©cieux dossiers du Cafard cosmique, dans lesquels figurait cet article, ont disparu Ă©galement. Et pourtant, en 2022, Wintrebert vient de recevoir le prix Ayerdhal
 C’est dire la fragilitĂ© du genre.

Heureusement, j’avais pris naguĂšre quelques notes que voici : « prenant la mesure du violent sexisme qui rarĂ©fie les autrices de science-fiction, elle [Wintrebert] prĂ©cise : ‘’Anecdote aussi cĂ©lĂšbre que savou­reuse, James Tiptree (on ignorait alors qu’il Ă©tait le pseudo d’Alice Sheldon) fut traitĂ© de ‘mĂąle chauviniste’ par Samuel Delany. Quant Ă  Ted Sturgeon, pourtant homme Ă©clairĂ©, il Ă©crivait : ‘Il a Ă©tĂ© suggĂ©rĂ© que Tiptree Ă©tait une femme, thĂ©orie que je trouve absurde, car il y a pour moi quelque chose d’inĂ©luc­tablement masculin dans l’écriture de Tiptree.’ Bien entendu, quand l’autrice rĂ©vĂšle son identitĂ©, deux ans plus tard, tout le monde s’accorde Ă  lui trouver des accents fĂ©minins Â».

Mais, dĂ©tail d’importance, Tiptree ne rĂ©vĂšle PAS son « identitĂ© Â» !

On ne peut pas dire que James Tiptree « Ă©tait une femme Â» et que ses chers copains de l’époque, menant une enquĂȘte serrĂ©e dans la rubrique nĂ©crologique des journaux, ont « rĂ©vĂ©lĂ© Â» le « vrai sexe Â» de l’auteur en pistant James aprĂšs la mort de sa mĂšre. On ne peut pas dire, comme le prĂ©facier de son livre d’or, Pierre K. Rey, qu’elle a voulu crier au monde sa vraie nature de femme.

Non. James Tiptree Ă©tait un homme trans et il a Ă©tĂ© « outĂ© Â». Le « outing Â» est une violation de la vie privĂ©e, passible aujourd’hui de poursuites, qui peut dĂ©truire la vie d’une personne trans. Cela consiste Ă  rĂ©vĂ©ler la transidentitĂ© de quelqu’un sans son consentement. Or je soutiens, aprĂšs avoir Ă©tudiĂ© de prĂšs sa biographie et ses lettres, que James Tiptree Ă©tait un homme trans mĂȘme si son portrait physique (une blonde Ă  frisettes) ne correspondait pas Ă  son identitĂ© de genre.

James Tiptree s’en est sorti parce que le mouchard Internet n’existait pas encore quand il Ă©crivait romans et nouvelles. Il a pu passer toute sa vie littĂ©raire en homme sans que personne ne le voit jamais. DĂšs son enfance, il prĂ©fĂšre se voir surnommer Alli. DĂšs son plus jeune Ăąge il accompagne ses parents en safari : cela lui donnera une conscience aiguĂ« de la violence coloniale et sexiste de cet univers de prĂ©dation (les Noirs sont des « boys Â» et on dĂ©possĂšde les femmes de leurs chasses). Cela transparaĂźt dans nombre de ses nouvelles. Dans ses lettres Ă  ses amis (qu’il n’a jamais vus), il se prĂ©sente en homme, allant jusqu’à se raser de frais car il a reçu une lettre fĂ©minine parfumĂ©e (dit-il). Son unique interview a Ă©tĂ© faite par Ă©crit et Ă  distance. Il avait travaillĂ© pour les services secrets et connaissait toutes les astuces, de la boĂźte postale anonyme au refus des appels tĂ©lĂ©phoniques pour des raisons toutes plus plausibles les unes que les autres.

Et puis un jour, sa mĂšre meurt et James est citĂ© comme Alice Sheldon dans une notice nĂ©crologique. Ses amis masculins sont indignĂ©s par la « rĂ©vĂ©lation Â» (que James n’a jamais faite). Ses amies fĂ©minines, au contraire, font preuve de gentillesse : Ursula Le Guin l’appelle « ma sƓur Â» et Joanna Russ (qui tant de fois lui a reprochĂ© son sexisme !) lui tend une main secourable et lui propose devenir lesbienne pour surmonter la catastrophe. Mais rien n’y fait. Il est probable que James Tiptree souffrait par ailleurs de fragilitĂ© psychologique, accrue sans doute par le comportement de sa mĂšre qui lui avait interdit dans sa jeunesse de se couper les cheveux, de sacrifier cet « ornement Â», l’avait envoyĂ© dans une « finishing school Â» pour filles oĂč il s’était senti, sans surprise, trĂšs malheureux puis lui avait plus ou moins imposĂ© de se marier. Tout cela ne peut pas aider un homme trans Ă  vivre mieux.

James Tiptree s’effondre aprĂšs avoir Ă©tĂ© outĂ© et sa vie s’achĂšve alors rapidement avec un meurtre et un suicide. Il assassine son mari Tim et se donne la mort ensuite. Assassiner sa famille avant de se tuer est un acte dont le mode opĂ©rationnel est largement connotĂ© masculin dans la sociĂ©tĂ© actuelle. Il a laissĂ© deux romans et Ă©normĂ©ment de nouvelles transfĂ©ministes tout aussi extraordinaires les unes que les autres et presque indisponibles comme il se doit. Quelques librairies spĂ©cialisĂ©es en ligne, comme Scylla, en ont parfois quelques exemplaires rares !

James Tiptree a par ailleurs entretenu une longue correspondance Ă©crite avec Joanna Russ. Comment les correspondances entre les personnes sont-elles un moyen d’affirmer des identitĂ©s ?

James Tiptree entretenait en effet des correspondances avec Ă©normĂ©ment d’auteurs et d’autrices de son temps qu’il n’avait jamais vues en vrai. Cela peut nous paraĂźtre Ă©trange, voire impossible, mais Ă  travers les pseudos, les photos floues, les avatars fantasques et les rĂ©unions Zoom camĂ©ra cachĂ©e, ne sommes-nous pas en train de revenir Ă  ce stade ? Le covid a accentuĂ© le phĂ©nomĂšne. Je n’ai jamais rencontrĂ© en vrai des personnes avec qui je travaille avec passion, comme Julie Crenn, curatrice Ă©cofĂ©ministe qui m’a sauvĂ©e de l’isolement et encouragĂ©e dans ma peinture, CĂ©cile Lecan qui fait de palpitantes confĂ©rences d’histoire de l’art en ligne et qui m’inspire par les tableaux qu’elle prĂ©sente ou trois Canadiennes avec lesquelles j’ai parlĂ© par Zoom pendant plusieurs mois dans le but d’écrire une prĂ©sentation de leur travail artistique. Depuis deux ans, mes relations avec mes amies et ma famille ne passent plus, pratiquement, que par le numĂ©rique. C’est le cas de toutes les personnes qui sont comme moi « Ă  haut risque Â» (et non pas « fragiles Â» : nous le sommes moins que d’autres si nous sommes encore vivant·es bien que la maladie soit pour nous trĂšs mortelle).

D’une façon gĂ©nĂ©rale, nous pouvons si nous le dĂ©sirons nous choisir une identitĂ© numĂ©rique de maniĂšre trĂšs libre, encore que cela demande une attention encore plus extrĂȘme que celle de James Tiptree allant relever en catimini sa boĂźte postale ! Car ici comme ailleurs, l’enfer c’est les autres – personne ne maĂźtrise sa « branding image Â» Ă  moins d’ĂȘtre vraiment seule au monde sur une Ăźle numĂ©rique dĂ©serte. Ceci dit je connais trois personnes qui n’ont pas d’ordinateur, pas de mail et pas de tĂ©lĂ©phone portable. Et qui s’en sortent ma foi pas si mal, malgrĂ© les obstacles qu’on peut deviner dans la vie quotidienne.

Dessin de James Tiptree apparaissant dans sa correspondance avec Joanna Russ et également publié dans le fanzine The Witch and the Chameleon

Pour lire la partie deux de l’interview, c’est par lĂ  !

Propos recueillis par Charline Kirch

LibĂšre-toi cyborg ! est dĂ©sormais disponible Ă  la vente en poche par ici.

CrĂ©dits image de couverture : ÎȘan Larue, « Mains du dieu cornu et de la cyborg », 2022

✹ Ma gratitude Ă©ternelle Ă  Ïan Larue pour tout ce qu’elle m’a apportĂ© ! ✹

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Whole New Worlds

The Spiral Dance of the Cyborg and the Goddess

“During the spiral dance, each participant at a given moment is facing each other, and meets her gaze. It seems that here the cyborg and the Goddess have indeed exchanged a look, that a connection has taken place, the manifestation of which is, and can only be, a certain joy.” *

There may have been joyful connections between Goddesses and cyborgs before Donna Haraway wrote her Cyborg manifesto. Notably in the pages of The Witch and the Chameleon, the first feminist science-fiction fanzine created in 1974 by Amanda Bankier, which will be followed by many others, starting with Janus and Aurora. To dive into these archives is to be moved to see the work of people who shared our dreams and aspirations some fifty years ago!

On my side, I was overjoyed to meet ÎȘan Larue, who wrote LibĂšre-toi cyborg ! my bedtime book since I read it a year ago. We did an interview that will be at the heart of this new cycle of publications on Expo156. We’ll come back to the novels mentioned in the Cyborg manifesto, but not only. We will also talk about dinosaur goddesses, all flower, hope


It will also be about hope in the new visual selection on Instagram. Composed with the contribution of ÎȘan Larue, it will be a stroll along along a polychrome earth, strewn with regenerating organisms. This stroll will continue by going to meet some great initiatives related to queer and feminist SF!

(Version française)

“Lors de la danse spirale, chaque participant/e Ă  un moment donnĂ© fait face Ă  chaque autre, et croise son regard. Il semble qu’ici la cyborg et la DĂ©esse aient en effet Ă©changĂ© un regard, qu’une connexion ait eu lieu, dont la manifestation est, et ne peut ĂȘtre que, une certaine joie.” *

Des rencontres joyeuses entre DĂ©esses et cyborgs il y en a peut-ĂȘtre eu avant l’écriture du Manifeste cyborg de Donna Haraway. Notamment dans les pages de The Witch and the Chameleon, premier fanzine de science-fiction fĂ©ministe crĂ©e en 1974 par Amanda Bankier, qui sera suivi de bien d’autres, Ă  commencer par Janus et Aurora. Plonger dans ces archives, c’est ĂȘtre Ă©mue de voir des travaux de personnes qui partageaient nos rĂȘves et nos aspirations il y a dĂ©jĂ  une cinquantaine d’annĂ©es !

De mon cĂŽtĂ©, j’ai Ă©tĂ© infiniment heureuse de rencontrer ÎȘan Larue, qui a Ă©crit LibĂšre-toi Cyborg !, mon livre de chevet depuis que je l’ai lu il y a un an. Nous avons rĂ©alisĂ© une interview qui sera au cƓur de ce nouveau cycle de publications sur Expo156. Nous reviendrons sur les romans citĂ©s dans le Manifeste cyborg, mais pas seulement. On parlera aussi de DĂ©esses dinosaures, de murailles de fleurs, d’espoir


Et d’espoir il en sera aussi question dans la nouvelle sĂ©lection visuelle sur Instagram. ComposĂ©e avec la contribution de ÎȘan Larue, elle prendra la forme d’une balade le long d’une terre polychrome, jonchĂ©e d’organismes en rĂ©gĂ©nĂ©rations. Cette balade se poursuivra en allant Ă  la rencontre de quelques chouettes initiatives relatives Ă  la SF queer et fĂ©ministe !

Charline Kirch

*Isabelle Stengers in “Crafting hope at the edge of the abyss” // *Isabelle Stengers dans “Fabriquer de l’espoir au bord du gouffre”

Feature image credits // CrĂ©dits image de couverture : Lee Bul, “Cravings”, 1989. Performance, Jang Heung, Korea.

I would like to thank ÎȘan for her help, her availability, and all that she taught me. Also this work would not have been possible without Élise Deubel and Garance Henry, so it is dedicated to them! // Je remercie ÎȘan pour son aide, sa disponibilitĂ© et tout ce qu’elle m’a appris. Aussi ce travail n’aurait pas vu le jour sans Élise Deubel et Garance Henry, il leur est dĂ©diĂ© !

✹



Interview

Victor Clavelly – Emancipated Golems

Victor Clavelly‘s works subvert the notions of materiality and immateriality, particularly through their “faux-semblants” prints. They dress gynoids and trolls, giving shape to a sharp visual and narrative world that hosts both Rachel the baby dragon and the puppet Pierrot, offspring in revolt against their creator, living and emancipated golems.

You are a designer and 3D artist, graduated from DuperrĂ© school in 2020, you are the creator of four clothing collections. How do you define your work? And what is your point of view on its evolution over the last few years?

I work on artificial bodies, I like to create chimeras from head to toe, telling stories through silhouettes. Fashion is a huge field of experimentation in which I have a lot of fun, it’s like a language to tell what I want. With each new collection I manage to express myself better through silhouettes, to develop characters that make sense (for me at least), a story, a LORE that encompasses my whole production and that over time becomes a rich universe in which I can come and pick up elements to develop new things.

One of the first things that struck me when I looked at some of your creations was the elongation of the silhouettes by their legs, sometimes with the help of prostheses. How do you think about the silhouette in your work?

When I draw a silhouette I try to caricature its forms, to lengthen it, to sharpen it, to make it puny, or powerful, I pass especially by the cut and the prosthesis, there are so many processes that one can apply to deform bodies, it’s an infinite ground of experimentation, and one can really go very far, it’s one of the principal challenges in my work.

There is also a material ambiguity in your pieces. This is something that I imagine has a lot to do with your working process? Can you tell us about it?

The second important point in my work is the “faux-semblant” through print, to imitate materials, to amplify shapes, it allows to create pieces that work very well in images, that are easy to sew, and that really take another dimension when they are assembled with very worked sewing pieces. These are the two product lines that I develop the most. For my next collection, “Le Jugement du Pontif”, I’m trying to make sewing pieces with these processes of “faux-semblants”, but ennobled, it’s even more work but these are exceptional pieces.

In “Le Jugement du Pontif”, the editorial dedicated to your fourth collection published in Temple Magazine, or in “Save Room”, you associate your clothing creations with particular spaces, landscapes and virtual constructions. How is the articulation between the two? In the same way, how does the fashion editorial allow you to integrate clothing into a narrative?

When I was in primary school with my best friend, we used to play a lot of role playing games, we were constantly drawing and telling each other about the adventures of our avatars in a universe that we created from scratch, we drew all the races that populated these lands, the cities, the buildings, the means of transportation, we had a currency, each zone had its own economy, its political situation. We loved to destroy everything by starting wars, natural or supernatural catastrophes, like gods or devils. The narrative in my creative process is extremely important, it feeds the universe of what I tell, it allows me to develop each character, from their faces to their clothes. I originally wanted to develop video games, and I must admit that I would love to get back to it. 

I chose to do a Master’s degree in Fashion Image Media Editorial at DuperrĂ© to focus on what had around the clothing, the body and put it all in images, and my practice of 3D could really open a door to build this. 

Your work is partly inspired by video games, there is perhaps also the cinema with the make-up, the prostheses which can have a kinship with the world of special effects. You also regularly refer to characters from the imagination, such as the creature of Frankenstein or Pinocchio. What are your influences, the works that were important in the development of your universe?

It’s funny that you talk about Frankenstein and Pinocchio, they are references that speak to me a lot, the relationship between the creature and the creator, the offspring, the border between the creator father and the demiurge, as well as the questioning and the emancipation of these beings. These issues that these works raise have been foundational in my work. I also think of Bellmer, ” Ghost in the shell ” by Mamoru Oshii, the myth of Pygmalion, ” AI ” by Steven Spielberg, ” Le avventure di Pinocchio ” by Luigi Comencini.

On Expo156 is currently published “Embryo Fashion”, a visual selection developed by Garance Henry and myself. On your side, you speak of digital golem, to define some of your creations, golem which means embryo in Hebrew. You also worked on this subject in your thesis, can you tell us about it?

My master’s thesis is called “Portrait en pied d’un corps Artificiel”, in which I try to trace the relationship to the body that I adopt in my work, and I qualify the creatures that I sculpt in 3D as golem because they are as if invoked, born without birth, as if their illegitimacy to exist made them monstrous, like Frankenstein. Moreover, when one reads Frankenstein by Mary Shelley, published in 1818, one must bear in mind that the writer had lost a seven-month-old baby three years earlier.

Rachel, by Victor Clavelly

It seems to me that in the creatures taking shape in your work, there is a form of overcoming the dualisms between human-animal-machine, of reality and fiction. In his book “LibĂšre-toi Cyborg”, Ian Larue describes Donna Haraway’s Cyborg as a “new golem ready to save her people”. Do you identify with Cyborg thinking?

Personally, I have more fun identifying myself with the demiurge than with the creature, I like playing Saruman the White, summoner of armies. On the other hand, the ontological problematic is at the heart of my work and it is by being even more accurate in the shapes of my clothes, in the expression of the faces that I sculpt, that my digital golems really emancipate themselves, and that they come alive.

I would love to make a movie for a future collection, where all the models rebel against me and dismember me alive.

VERSION FRANCAISE

Les crĂ©ations de Victor Clavelly vont, notamment par leurs impressions en faux-semblants, subvertir les notions de matĂ©rialitĂ© et d’immatĂ©rialitĂ©. Elles habillent gynoĂŻdes et trolls, donnent corps Ă  un monde visuel et narratif acĂ©rĂ© qui accueille aussi bien Rachel le bĂ©bĂ© dragon que la marionnette Pierrot, des progĂ©nitures en rĂ©volte contre leur crĂ©ateur, des golems vivants et Ă©mancipĂ©s.

Tu es designer et artiste 3D, diplĂŽmĂ© de l’école DuperrĂ© en 2020, tu es l’auteur de quatre collections de vĂȘtements. Comment est-ce que tu dĂ©finis ton Ć“uvre? Et comment est-ce que tu perçois l’évolution de celle-ci au cours de ces derniĂšres annĂ©es?

Je travaille sur les corps artificiels, j’aime crĂ©er des chimĂšres de la tĂȘte aux pieds, raconter des histoires Ă  travers les silhouettes. La mode est un terrain d’expĂ©rimentation immense dans lequel je m’amuse beaucoup, c’est comme un langage pour raconter ce que je veux. A chaque nouvelle collection j’arrive Ă  mieux m’exprimer par les silhouettes, Ă  dĂ©velopper des personnages, qui ont du sens (pour moi du moins) une histoire, un LORE qui englobe l’ensemble de ma production et qui au fil du temps devient un univers riche dans lequel je peux venir piocher des Ă©lĂ©ments pour dĂ©velopper des nouvelles choses. 

L’une des premiĂšres choses qui m’a frappĂ© en regardant certaines de tes crĂ©ations, c’est l’allongement des silhouettes par leur jambes que tu vas Ă©tendre, parfois Ă  l’aide de prothĂšses. Comment est-ce que tu penses la silhouette dans ton travail?

Quand je dessine une silhouette j’essaie de caricaturer ses formes, pour l’allonger, l’aiguiser, la rendre chĂ©tive, ou puissante, je passe surtout par la coupe et la prothĂšse, il y a tant de procĂ©dĂ©s que l’on peut appliquer pour dĂ©former des corps, c’est un terrain d’expĂ©rimentation infini, et on peut vraiment aller trĂšs loin, c’est l’un des principaux dĂ©fis dans mon travail.

Il y a aussi une ambiguĂŻtĂ© matĂ©rielle dans tes piĂšces. C’est quelque-chose qui j’imagine Ă  beaucoup Ă  voir avec ton processus de travail? Est-ce que tu peux nous en parler?

Le deuxiĂšme gros point dans mon travail est le faux-semblant par le print, pour imiter des matiĂšres, amplifier des formes, ça permet de crĂ©er des piĂšces qui fonctionnent trĂšs bien en images, qui sont facile Ă  coudre, et qui prennent vraiment une autre dimension quand elles sont assemblĂ©es avec des piĂšces couture trĂšs travaillĂ©es. C’est les deux gammes de produits que je dĂ©veloppe le plus. Pour ma prochaine collection, « Le jugement du Pontif » j’essaie de rĂ©aliser des piĂšces couture avec ces procĂ©dĂ©s de faux-semblants, mais ennoblis, c’est encore plus de travail mais ce sont des piĂšces exceptionnelles.

Dans « Le jugement du Pontif Â», l’édito consacrĂ© Ă  ta quatriĂšme collection paru dans Temple Magazine, ou encore dans « Save Room Â», tu associes tes crĂ©ations vestimentaires Ă  des espaces particuliers, des paysages et des constructions virtuelles. Comment se fait l’articulation entre les deux? De la mĂȘme maniĂšre, comment l’édito de mode te permet-il d’inscrire le vĂȘtement dans une narration?

Quand j’étais en primaire avec mon meilleur ami on faisait beaucoup de jeux de rĂŽle, on dessinais constamment et se racontait les pĂ©ripĂ©ties de nos avatars dans un univers que l’on crĂ©ait de toutes piĂšces, on dessinait toutes les races qui peuplaient ces terres, les villes, les immeubles, les moyens de transport, on avait une monnaie, chaque zone avait sa propre Ă©conomie, sa situation politique. On adorait tout dĂ©truire en dĂ©clenchant des guerres, des catastrophes naturelles ou surnaturelles, tels des dieux ou des diables. La narration dans mon processus crĂ©atif est extrĂȘmement importante, elle nourrit l’univers de ce que je raconte, elle me permet de dĂ©velopper chaque personnage, de leurs visages Ă  leurs tenues. À la base je voulais dĂ©velopper des jeux vidĂ©o, et j’avoue que ça me plairait beaucoup d’y revenir. 

J’ai choisi de faire un Master Image de mode Media Éditorial Ă  DuperrĂ© pour me focaliser sur ce qui avait autour du vĂȘtement, du corps et mettre en image le tout, et ma pratique de la 3D a vraiment pu ouvrir une porte pour construire cela. 

Ton travail est en partie inspirĂ© par le jeu vidĂ©o, il y a peut-ĂȘtre aussi le cinĂ©ma avec le maquillage, les prothĂšses qui peuvent avoir une parentĂ© avec le monde des effets spĂ©ciaux. De mĂȘme tu te rĂ©fĂšres rĂ©guliĂšrement Ă  des personnages issus de l’imaginaire, comme par exemple la crĂ©ature de Frankenstein ou Pinocchio. Quelles sont tes influences, les Ɠuvres qui ont comptĂ© dans le dĂ©veloppement de ton univers?

C’est drĂŽle que tu parles de Frankenstein et Pinocchio, c’est des rĂ©fĂ©rences qui me parlent beaucoup, le rapport entre la crĂ©ature et le crĂ©ateur, la progĂ©niture, la frontiĂšre entre le pĂšre crĂ©ateur et le dĂ©miurge, ainsi que la remise en question et l’émancipation de ces ĂȘtres. Ces problĂ©matiques que ces Ɠuvres soulĂšvent ont Ă©tĂ© fondatrices dans mon travail. Je pense aussi Ă  Bellmer, « Ghost in the shell Â» de Mamoru Oshii, le mythe de Pygmalion, « AI Â» de Steven Spielberg, « Le avventure di Pinocchio Â» de Luigi Comencini.

Sur Expo156 est publiĂ© en ce moment « Embryo Fashion Â», une sĂ©lection visuelle dĂ©veloppĂ©e par Garance Henry et moi-mĂȘme. De ton cĂŽtĂ©, tu parles de golem numĂ©rique, pour dĂ©finir certaines de tes crĂ©ations, golem qui veut dire embryon en hĂ©breu. Tu as aussi notamment travaillĂ© sur ce sujet dans ton mĂ©moire de fin d’études, est-ce que tu peux nous en parler?

Mon mĂ©moire de master s’appelle «Portrait en pied d’un corps Artificiel», dedans j’essaie de retracer le rapport au corps que j’adopte dans mon travail, et j’y qualifie les crĂ©atures que je sculpte en 3D de golem car elles sont comme invoquĂ©es, nĂ©es sans natalitĂ©, comme si leur illĂ©gitimitĂ© d’exister les rendaient monstrueuses, Ă  la maniĂšre de Frankenstein. D’ailleurs lorsque l’on lit Frankenstein de Mary Shelley paru en 1818 il faut avoir en tĂȘte que l’écrivaine a perdu un bĂ©bĂ© de sept mois trois ans auparavant.

Il me semble y avoir dans les crĂ©atures qui prennent forme dans ton travail, une forme de dĂ©passements des dualismes entre humain-animal-machine, de la rĂ©alitĂ© et de la fiction. Dans son ouvrage « LibĂšre-toi Cyborg Â», Ian Larue dĂ©crit la Cyborg de Donna Haraway comme une « nouvelle golem prĂȘte Ă  sauver son peuple Â». Est-ce que tu te reconnais dans la pensĂ©e Cyborg?

Personnellement je m’amuse plus a m’identifier au dĂ©miurge plutĂŽt qu’à la crĂ©ature, j’aime trop jouer Ă  Saroumane le blanc, invocateur d’armĂ©e. En revanche la problĂ©matique ontologique est au cƓur de mon travail et c’est en Ă©tant encore plus juste dans les formes de mes vĂȘtements, dans l’expression des visages que je sculpte, que mes golems numĂ©riques s’émancipent vraiment, et qu’ils prennent vie.

J’aimerais trop faire un film pour une collection future, oĂč tous les modĂšles se rebellent contre moi et me dĂ©membrent vivant.

Interview by Charline Kirch // Propos recueillis par Charline Kirch

A big thank you to Victor Clavelly for his answers and his availability // Un grand merci à Victor Clavelly pour ses réponses et sa disponibilité <3

Featured image credit : Rachel by Victor Clavelly // Image de couverture : Rachel par Victor Clavelly

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News

Expo21✹22

2021 has been for me the most intense and important year on Expo156 in terms of content production and professionalization of the platform.

This year started with the birth of the website, after several months of development and acquisition of skills in this area :’)

I had the chance to publish interviews with Valentin Ranger, Talking Shell, Floryan Varennes and HĂ©lĂšne Jeudy, but also to experiment with cross-interviews in the articles “Humanimality” and “Creatures of the Virtuals Realms”, which allow to connect different creators’ points of view. There were also two articles that mean a lot to me: “Something is Happening”, which featured the magical keys of Élise Deubel, Naia Combary and Marie LĂ©on, and “25 names of artistic movements you would like to see emerge in the coming years”, a very funny list thought up with you.

Finally there was the publication of “In My Distopic Garden”, the beautiful Spring-Summer 21 collection by Carla BorĂ©, and the Heavy Moon playlist with its cover designed by Lou Shafer, my first commission from an artist!

The website continues to improve over time with the recent creation of a calendar of events and exhibitions.

On Instagram, I had the opportunity to collaborate with Talking Shell and Floryan Varennes to create visual selections to accompany the publication of their interviews. And finally I am very proud to publish “Embryo Fashion”, a selection created by Garance Henry and I.

In 2022, your support will be essential for me to accomplish at least as much as the past year and to consider the continuation of the project beyond the next few months. Last December I opened a Patreon page where you can become a patron, in exchange for many rewards, such as stickers and T-shirts.

I also chose to introduce donations goals, to draw a path towards all the exciting projects I would like to achieve:

  • When I reach 50 euros per month I will be able to finance the maintenance costs of the website (hosting, plugins, etc.) GOAL ACHIEVED =D
  • When I reach 100 euros per month I will start to make photo reports in artists’ studios and art galleries
  • When I reach 200 euros per month I will start to commission original works from artists (drawing, photography, digital art, etc.)
  • When I reach 500 euros per month I will publish one article every month (interviews, photo reports, playlists, fashion editorials, original creations, off-formats)
  • When I reach 1000 euros per month I will publish two articles every month (interviews, photo reports, playlists, fashion editorials, original creations, off-formats)
  • When I reach 2000 euros per month I will publish one article every week (interviews, photo reports, playlists, fashion editorials, original creations, off-formats)


In the next few days I will publish an interview with Victor Clavelly. I’m also actively working on new forms of curation, I can’t wait to show you all this! ✹



Charline

2021 a Ă©tĂ© pour moi l’annĂ©e la plus intense et la plus importante sur expo156 en terme de production de contenu et de professionnalisation du projet.

C’est une annĂ©e qui a commencĂ© avec la naissance du site Internet, aprĂšs plusieurs mois de dĂ©veloppement et d’acquisition de compĂ©tences en la matiĂšre :’)

J’ai eu la chance d’y publier des interviews de Valentin Ranger, Talking Shell, Floryan Varennes et HĂ©lĂšne Jeudy, mais aussi d’expĂ©rimenter des formes d’interviews croisĂ©es avec « Humanimality Â» et « Creatures of the Virtuals Realms Â», qui permettent de rapprocher diffĂ©rents points de vues de crĂ©ateurs. Il y a eu deux articles qui comptent beaucoup pour moi : « Something is Happening Â» , qui a fait la part belle aux clĂ©s magiques d’Élise Deubel, Naia Combary et Marie LĂ©on, puis « 25 noms de mouvements artistiques que vous aimeriez voir Ă©merger dans les annĂ©es Ă  venir Â», une liste qui a Ă©tĂ© trĂšs chouette Ă  Ă©laborer avec vous.

Enfin il y a eu la publication de « In My Distopic Garden Â», la belle collection Printemps-Ă©tĂ© 21 de Carla BorĂ©, et de la playlist Heavy Moon pour laquelle Lou Shafer a rĂ©alisĂ© une pochette, et qui Ă©tait pour moi l’occasion de rĂ©aliser une premiĂšre commande auprĂšs d’une artiste!

Le site Internet continue de s’amĂ©liorer au fil du temps avec la crĂ©ation Ă  la fin de l’annĂ©e d’un agenda des Ă©vĂ©nements et des expositions.

Pour ce qui est d’Instagram, j’ai eu l’opportunitĂ© de collaborer avec Talking Shell et Floryan Varennes pour crĂ©er des sĂ©lections visuelles accompagnant la parution de leurs interviews. Et enfin je suis trĂšs fiĂšre de publier “Embryo Fashion”, une sĂ©lection crĂ©e par Garance Henry et moi.

En 2022, votre soutien va m’ĂȘtre indispensable pour arriver Ă  en faire au moins autant que l’annĂ©e Ă©coulĂ©e et envisager la poursuite de mon activitĂ© sur Expo156 au-delĂ  des prochains mois. J’ai ouvert en dĂ©cembre dernier une page Patreon sur laquelle vous pouvez vous abonner en Ă©change de nombreuses contreparties, comme par exemple des stickers et des T-shirts.

J’ai aussi choisi d’introduire des donations goals, afin de dessiner un chemin vers tous les chouettes projets que j’aimerais concrĂ©tiser :

  • A partir de 50 euros mensuels je pourrai financer les frais de maintenance du site Internet (HĂ©bergement, plugins, etc.) OBJECTIF ATTEINT =D
  • A partir de 100 euros mensuels je commencerai Ă  faire des reportages photo dans des ateliers d’artistes et des galeries d’art
  • A partir de 200 euros mensuels je commencerai Ă  passer des commandes d’Ɠuvres originales Ă  des artistes (dessin, photo, art numĂ©rique, etc.)
  • A partir de 500 euros mensuels je publierai un article tous les mois (Interviews, reportages photo, playlists, Ă©ditos mode, crĂ©ations originales, hors-formats) 
  • A partir de 1000 euros mensuels je publierai deux articles tous les mois (Interviews, reportages photo, playlists, Ă©ditos mode, crĂ©ations originales, hors-formats)
  • A partir de 2000 euros mensuels je publierai un article toutes les semaines (Interviews, reportages photo, playlists, Ă©ditos mode, crĂ©ations originales, hors-formats)

Dans les prochains jours je publierai une interview rĂ©alisĂ©e avec Victor Clavelly. Je travaille aussi activement Ă  de nouvelles formes de sĂ©lections d’Ɠuvres, de curation, j’ai hĂąte de vous montrer tout ça! ✹

Charline

Interview

HĂ©lĂšne Jeudy – Digital Species

The reading of ” Digital Species “, by HĂ©lĂšne Jeudy published by FP&CF, transported me in a universe with an imposing visual strength, which is embodied through a generous, multiple and imaginative design. Throughout the pages, between the leaves and the flowers, a fantastic garden takes place, inhabited by unknown, mysterious and hybrid species, in harmony with their environment. This first encounter with HĂ©lĂšne Jeudy’s work made me want to ask her a few questions about this book and her artistic production, which regularly takes shape within GERIKO, the collective she co-founded with Antoine Caecke, and which ranges from contemporary drawing to digital arts.

You are a visual artist and director, co-founder of the collective GERIKO with Antoine Caecke, can you introduce yourself in more detail?

I was born in Belgium and I met Antoine there, he is my other half 🙂

We have been working together for more than 10 years, we created Geriko and have realized under this name several films, digital installations and other projects.
We are so close that our mutual universes often merge, this was the case with the video “Anvil” released in 2016.
We also work separately, often for long periods of research and experimentation.
These experiments, we then reinject them into our common projects.

We situate our practice at the border of contemporary drawing and digital arts.

We particularly appreciate the digital tools because they allow us to concretize everything we imagine without limitation.
To assemble very diverse sources in a coherent way, and build a universe that expands little by little.
These are demanding tools, there are many technical constraints and work to master them, but the progressive improvement of computer performances have made them much more accessible.
It is now possible to create a whole movie or a video game with two people, which was very complicated a few years ago.
The immediacy of some recent software also allows us to work with the same instinct as when we put our ideas on paper.
These tools offer us a huge field of creativity, associations and new storytelling languages to explore.

In 2020, you released the book “Digital Species” published by FP&CF. In it, you make a very generous use of the potentialities of the medium, notably by using celluloids that offer a double reading to your drawings, adding a manga in the middle of the book, and using the risography process for printing.

How was this project born and how did you create it? In general, what do the techniques of printed images bring to your artistic practice?

Digital Species was made over several years.

The manga at the center of the book is the starting point.

The narrative approach of the manga has finally given way to a book of “visual poetry”, the large format allows you to wander through each image, like in a painting.

This series of illustrations represents the woman’s body in mutation, questions femininity by extrapolating the relationship of the woman to her body and the changes that it undergoes through the genetic and digital evolutions.

It is a poetic vision of the way in which the woman adapts to these changes.

The representation of women is central in my work. Practically all my projects evoke this subject.

Concerning the object, the printing technique, the choice of papers and celluloids, the format, the binding, it is Maxime Milanesi who took care of it and made these choices with the help of Arnaud Aubry.

This assembly required a lot of time and I was very moved when I received the finished book.

With GERIKO, you have directed animation videos, including music videos such as “Anvil” for Lorn. How do you go from drawing to video? And how does the link with the music work?

We are in a long-term work whose objective is to give life to our characters, to our ideas, and to extend our universe. And in this sense, the book, the drawing or the animation are very complementary.

However, the pre-production and the realization of a film require a lot of time, investment, and a particular patience.

It took us several months of research to find the idea, it was also the case to experiment with the tools adapted to the animation that we wanted to create, and to find a graphic rendering that comes as close as possible to our drawings.

The link with the music was thought of at the stage of creating the storyboard.

It was also a difficult step because we wanted to get the right balance between the narrative and the rhythm of the music.

Once the production of the film was underway, we received the precious help of two animator friends, Anthony Lejeune and Manddy Wyckens, who made the character animation.

For the rest, it was Antoine and I who did everything.

It took a year and a half, maybe two, to develop a film like this.

It’s encouraging to see that the film continues to make its way today and interests so many people.

We regularly receive very touching messages and comments that give us the energy to continue working on other films.

You also worked with Marine Serre on the Spring Summer 2019 collection, how was the collaboration?

It’s great to work with Marine Serre, she’s an impressive woman.

We met in Brussels, she gave me an appointment while she was there for a photo shoot.

We imagined together an illustration mapping the entire body.

It is a collaboration which was made in a very fluid and evident way, in the confidence.

Your work is often set in organic worlds, with dense and phantasmagorical vegetation, which hides as much as it reveals the characters who live there. To what extent do you consider that there can be a utopian dimension in these environments?

Paradoxically these organic and luxuriant landscapes that I put in image are often linked to a digital environment. And despite the fascination I have for digital tools, they evoke rather dystopian scenarios.

As our work progressed and our relationship with the tools we use evolved, we came up with the idea to create a dimension, which can be perceived as utopian, in which we could counterbalance all these worrying anticipations.

This world on which Antoine and I are working is still under construction. I would describe this garden as a digital refuge, an ecosystem in which evolve the creatures that we imagine.

Different chapters take place in this project and the book Digital Species is one of them.

In this Garden, a great number of as yet unknown species cohabit; women merging with the environment, chimeric insects, extraterrestrial plant specimens.
We observe cloudy, hazy digital memories.
It is a world in perpetual mutation.

What are your influences, the artists you like, your readings, your relationship with S-F and fiction?

I like the work of many contemporary illustrators. I regularly collaborate with some of these artists for collective editions. This year we participated in the book Torrent de Lagon Revue with about twenty other illustrators artists that I particularly admire. I have also done four-handed drawings with some of them. The way in which these meetings materialize into common projects inspires me a lot.

In parallel to drawing and digital art, I am very sensitive to jewelry and puppets.
I am also interested in photography, fashion design, architecture, cinema and music. To a certain extent, the digital arts allow me to bring together almost all these fields.

As for reading, I am currently immersed in some of my childhood tales: “The Little Prince” by Saint ExupĂ©ry, Andersen’s tales and others.

What are your current projects?

Several projects are crossing each other. With Geriko, we are making a new animated film that echoes an illustration book we are working on.

We are also very interested in developing an interactive experience, close to a video game, but it is still too early to determine if this project will see the light of day or not.

Version Française

La lecture de « Digital Species Â», d’HĂ©lĂšne Jeudy paru aux Ă©ditions FP&CF, m’a transportĂ© dans un univers d’une imposante force visuelle, qui s’incarne Ă  travers un graphisme gĂ©nĂ©reux, multiple et imaginatif. Au fil des pages s’y dĂ©ploie, entre les feuilles et les fleurs, un jardin fantastique habitĂ© par des espĂšces inconnues, mystĂ©rieuses et hybrides, en harmonie avec leur environnement. Cette premiĂšre rencontre avec le travail d’HĂ©lĂšne Jeudy m’a donnĂ© envie lui poser quelques questions Ă  propos de ce livre et l’ensemble de sa production artistique qui prends rĂ©guliĂšrement forme au sein de GERIKO le collectif qu’elle a co-fondĂ© avec Antoine Caecke, et qui va du dessin contemporain aux arts numĂ©riques.

Tu es artiste visuelle et réalisatrice, cofondatrice du collectif GERIKO avec Antoine Caecke, est-ce que tu peux te présenter plus en détail ?

Je suis nĂ©e en Belgique et j’y ai rencontrĂ© Antoine, il est ma moitiĂ© 🙂

Cela fait plus de 10 ans que nous travaillons ensemble, nous avons créé Geriko et avons réalisé sous ce nom plusieurs films, installations numériques et autres projets.

Nous sommes tellement proches que nos univers mutuels fusionnent souvent, ce fut le cas avec la vidéo « Anvil » sortie en 2016.

Nous travaillons aussi sĂ©parĂ©ment, souvent pour l’occasion de longues pĂ©riodes de recherche et d’expĂ©rimentation.

Ces expérimentations, nous les réinjectons ensuite dans nos projets communs.

Nous situons notre pratique à la frontiÚre du dessin contemporain et des arts numériques.

Nous apprĂ©cions particuliĂšrement les outils numĂ©riques car ils permettent de concrĂ©tiser tout ce qu’on imagine sans se limiter.

D’assembler des sources trĂšs diverses de maniĂšre cohĂ©rente, et de construire un univers qui s’Ă©tend petit Ă  petit.

Ce sont des outils exigeants, il y a beaucoup de contraintes techniques et de travail pour les maitriser, mais l’amĂ©lioration progressive des performances des ordinateurs les ont rendus beaucoup plus accessibles.

Il est maintenant envisageable de créer un film entier ou un jeu vidéo à deux, ce qui était trÚs compliqué il y a encore quelques années.

L’immĂ©diatetĂ© de certains logiciels rĂ©cents permet aussi de travailler avec le mĂȘme instinct que lorsque nous posons nos idĂ©es sur papier.

Ces outils nous offrent un champ Ă©norme de crĂ©ativitĂ©, d’associations et de nouveaux langages de narration Ă  explorer.

Tu as sorti en 2020 le livre « Digital Species » aux Ă©ditions FP&CF. Il y a dedans une utilisation trĂšs gĂ©nĂ©reuse des potentialitĂ©s du mĂ©dium, notamment par l’emploi de celluloĂŻds qui offrent une double lecture Ă  tes dessins, l’ajout d’un manga au milieu de l’édition, l’utilisation du procĂ©dĂ© de la risographie pour l’impression.

Comment est nĂ© ce projet et comment s’est passĂ© sa rĂ©alisation ? De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, qu’est-ce que les techniques de l’image imprimĂ©e t’apportent dans ta pratique artistique ?

Digital Species s’est fait sur plusieurs annĂ©es.

Le manga qui est au centre du livre est le point de départ.

L’approche narrative du manga a finalement laissĂ© la place Ă  un livre de « poĂ©sie visuelle », le grand format permet de se balader dans chaque image, comme dans un tableau.

Cette sĂ©rie d’illustrations reprĂ©sente le corps de la femme en mutation, questionne la fĂ©minitĂ© par l’extrapolation du rapport de la femme Ă  son corps et des changements que celui-ci subit Ă  travers les Ă©volutions aussi bien gĂ©nĂ©tiques que numĂ©riques.

C’est une vision poĂ©tique de la maniĂšre dont la femme s’adapte Ă  ces changements.

La représentation de la femme est centrale dans mon travail. Pratiquement tous mes projets évoquent ce sujet.

Concernant l’objet, la technique d’impression, le choix des papiers et celluloĂŻds, du format, la reliure, c’est Maxime Milanesi qui s’en est occupĂ© et a fait ces choix avec l’aide d’Arnaud Aubry.

Cet assemblage a nĂ©cessitĂ© Ă©normĂ©ment de temps et j’ai Ă©tĂ© trĂšs Ă©mue Ă  la rĂ©ception du livre terminĂ©.

Avec GERIKO, vous avez rĂ©alisĂ© des vidĂ©os d’animation, notamment des clips musicaux comme par exemple « Anvil » pour Lorn. Comment passe-t-on du dessin Ă  la vidĂ©o ? Et comment s’opĂšre le lien avec la musique ?

Nous sommes dans un travail au long cours dont l’objectif est de donner vie Ă  nos personnages, Ă  nos idĂ©es, et d’Ă©tendre notre univers. Et dans ce sens, le livre, le dessin ou l’animation sont trĂšs complĂ©mentaires.

Pour autant la prĂ©-production et la rĂ©alisation d’un film demandent beaucoup de temps, d’investissement, et une patience particuliĂšre.

Trouver l’idĂ©e nous a demandĂ© plusieurs mois de recherches, ce fut Ă©galement le cas pour expĂ©rimenter avec les outils adaptĂ©s Ă  l’animation que nous voulions crĂ©er, et trouver un rendu graphique qui s’approche le plus possible de celui de nos dessins.

Le lien avec la musique a Ă©tĂ© pensĂ© Ă  l’Ă©tape du story-board.

C’Ă©tait une Ă©tape difficile aussi car nous souhaitions mettre en place le bon Ă©quilibre entre la narration et le rythme du morceau.

Une fois la production du film en route, nous avons reçu l’aide prĂ©cieuse de deux amis animateurs, Anthony Lejeune et Manddy Wyckens, qui se sont chargĂ©s de l’animation du personnage. Pour le reste, c’est Antoine et moi qui avons tout rĂ©alisĂ©.

Une annĂ©e et demie, peut ĂȘtre deux ont Ă©tĂ© nĂ©cessaire pour mettre en place un film comme celui-lĂ .

C’est encourageant de voir que le film continue de faire son chemin encore aujourd’hui et intĂ©resse autant de monde.

Nous recevons rĂ©guliĂšrement des messages et des commentaires trĂšs touchants qui nous insufflent l’Ă©nergie de continuer le travail sur d’autres films.

Vous avez aussi travaillĂ© avec Marine Serre sur la collection Printemps EtĂ© 2019, comment s’est dĂ©roulĂ©e la collaboration ?

C’est gĂ©nial de travailler avec Marine Serre, c’est une femme impressionnante.

Nous nous sommes rencontrĂ©es Ă  Bruxelles, elle m’a donnĂ© rendez-vous alors qu’elle y passait pour un shooting photo.

Nous avons imaginé ensemble une illustration mappant entiÚrement le corps.

C’est une collaboration qui s’est faite de maniĂšre trĂšs fluide et Ă©vidente, dans la confiance.

Ton travail se situe souvent dans des mondes organiques, Ă  la vĂ©gĂ©tation dense et fantasmagorique, qui cache autant que rĂ©vĂšle les personnages qui y vivent. A quel point est-ce que tu considĂšres qu’il peut y avoir une dimension utopique dans ces environnements ?

Paradoxalement ces paysages organiques et luxuriants que je mets en image sont souvent liĂ©s Ă  un environnement numĂ©rique. Et malgrĂ© la fascination que je nourrie pour les outils numĂ©riques, ils m’Ă©voquent des scĂ©narios plutĂŽt dystopiques.

Au fil de nos travaux et de l’Ă©volution de notre rapport Ă  ces outils que nous utilisons, nous est venue l’idĂ©e de crĂ©er une dimension, qui peut ĂȘtre perçue comme utopique, dans laquelle nous pourrions contrebalancer toutes ces anticipations inquiĂ©tantes.

Ce monde sur lequel nous travaillons Antoine et moi est encore en construction. Je décrirais ce jardin comme un refuge numérique, un écosystÚme dans lequel évoluent les créatures que nous imaginons.

DiffĂ©rents chapitres interviennent dans ce projet et le livre Digital Species constitue l’un d’entre eux.

Dans ce Jardin, cohabitent un grand nombre d’espĂšces encore inconnues ; des femmes fusionnant avec l’environnement, des insectes chimĂ©riques, des spĂ©cimens vĂ©gĂ©taux extra-terrestres.

On y observe des souvenirs numĂ©riques troubles, brumeux. C’est un monde en perpĂ©tuelle mutation.

Quelles sont tes influences, les artistes qui te plaisent, tes lectures, ton rapport Ă  la S-F et la fiction ?

J’aime le travail de beaucoup de dessinateurs contemporains. Je collabore rĂ©guliĂšrement avec certains de ces artistes pour des Ă©ditions collectives. Cette annĂ©e nous avons participĂ© au livre Torrent de Lagon Revue avec une vingtaine d’autres dessinateurs contemporains que j’admire tout particuliĂšrement. Il m’est Ă©galement arrivĂ© de rĂ©aliser des dessins Ă  4 mains avec certains d’entre eux. La maniĂšre dont ces rencontres se concrĂ©tisent en projets communs m’inspire beaucoup.

En parallĂšle du dessin et de l’art numĂ©rique, je suis trĂšs sensible Ă  la Joaillerie et aux marionnettes. Je m’intĂ©resse aussi Ă  la photo, au stylisme, Ă  l’architecture, au cinĂ©ma et Ă  la musique. Dans une certaine mesure, les arts numĂ©riques me permettent de rĂ©unir Ă  peu prĂšs tous ces domaines.

Quant Ă  la lecture, je me suis replongĂ©e en ce moment dans certains contes d’enfance : « Le Petit Prince » de Saint ExupĂ©ry, les contes d’Andersen et d’autres encore.

Quels sont tes projets actuels ?

Plusieurs projets se croisent. Avec Geriko, nous rĂ©alisons un nouveau film d’animation qui fait Ă©cho Ă  un livre d’illustration sur lequel nous travaillons.

Nous nous intĂ©ressons aussi de prĂšs Ă  l’Ă©laboration d’une expĂ©rience interactive, proche d’un jeu vidĂ©o, mais il est encore trop tĂŽt pour dĂ©terminer si ce projet verra le jour ou non.

Interview by Charline Kirch // Propos recueillis par Charline Kirch

A big thank you to HĂ©lĂšne Jeudy for her answers and the time she devoted to it. // Un grand merci Ă  HĂ©lĂšne Jeudy pour ses rĂ©ponses et le temps qu’elle y a consacrĂ©

Featured image credit : Digital Species by HĂ©lĂšne Jeudy // Image de couverture : Digital Species par HĂ©lĂšne Jeudy

Digital Species is available here // Digital Species est disponible Ă  la vente par ici.

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Playlist

Heavy Moon

Artwork by Lou Shafer for Expo156
1. Caro♡ – over u
2. Harold Budd / Elizabeth Fraser / Robin Guthrie / Simon Raymonde – Why Do You Love Me?
3. Solange – Dreams
4. Nino Rota – O Venezia, Venaga, Venusia
5. Mansfield.TYA – La Notte
6. Lush – Light From A Dead Star
7. Pauline Anna Strom – Gossamer Silk
8. Oklou – nightime
9. Caroline Polachek – The Gate (Extended Mix)
10. Delia Derbyshire – Falling (The Dreams)
11. Oneohtrix Point Never – Boring Angel
12. Jean-Jacques Perrey – Berceuse Pour Un BĂ©bĂ© Robot (Lullaby For A Baby Robot)
13. Lyra Pramuk – New Moon

🌝 End notes // Notes de fin de Playlist 🌚

The title of the playlist comes from an excerpt of “Dreaming the Dark” by Starhawk:
“It is very late, and I am very tired. Yet I know that I can lie down and sleep and rise up fresh in the morning, as the heavy moon will set and rise. That is our magic ; our power to return, as something always pushes up from underground that can feed us.”

If you liked this playlist I recommend you to go read the beautiful interview of Pauline Anna Strom by Caroline Polachek

I thank Lou Shafer for the gorgeous cover she designed for the occasion.

I thank Guilhem Vincent who introduced me to Lyra Pramuk‘s wonderful musical work a year ago.

Le titre de la playlist vient d’un extrait de “Dreaming the Dark” de Starhawk :
« Il est trĂšs tard et je suis fatiguĂ©e. Mais je sais que je peux m’étendre, dormir et me rĂ©veiller fraĂźche au matin, comme la lourde lune se couche et se lĂšve. C’est notre magie : notre pouvoir de faire retour, car quelque chose pousse toujours du dedans de la terre qui peut nous nourrir. Â»

Si vous avez aimĂ© cette playlist je vous recommande d’aller lire la belle interview de Pauline Anna Strom par Caroline Polachek

Je remercie Lou Shafer pour la magnifique pochette qu’elle a conçue pour l’occasion.

Je remercie Guilhem Vincent qui m’a fait dĂ©couvrir l’Ɠuvre merveilleuse de Lyra Pramuk il y a maintenant un an.

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Interview

Is it past, or is it future ? – Interview with Floryan Varennes –

Floryan Varennes is an artist whose work is positioned in a temporality between medievalism and science fiction. His visual universe, adorned with armor, medical equipment and plants, offers us other possibilities for thinking about bodies and ways of caring for them. On the occasion of “Violence Vitale”, his exhibition which is open all summer at the Maison des MĂ©tiers du Cuir in Graulhet, he gives an interview to Expo156. A chance to discover his work which, without any complex, appeals to multiple imaginaries.

Can you present us the path that led you to the work you have been producing for the last four years?

I have a double curriculum, like many other artists I had a DNSEP (master II in visual art) in 2014 with a specialization in sculpture. Then afterwards, I attended a lot of seminars in Paris in several universities to perfect my historical knowledge on several specific topics related to bodies in art. In 2018, after 4 years of conceptual wanderings, I decided to start all over again, or at least to be more radical in my practice and research, so I started a new Master’s degree, this time in Medieval History at Paris-Nanterre. In June 2020 I graduated on a well known tutelary figure: Joan of Arc. I chose to study this heroine and more precisely her representations in paintings from the XIXth to the XXIst century because it echoed my practice as a visual artist on the body outside the norms and more precisely on medieval pageantry (panoply, emblems, armor, weapons, etc.). This investigation on the image of Joan of Arc in the visual arts from the 19th to the 21st century, allowed me to analyze a set of two-dimensional works that depicted her life, her physiognomy in transition and her equipment, while questioning the gender representations of the young heroine. It was a long, very long and dense work in terms of historical and artistic research.I had to track down the smallest painted images of Joan of Arc in France, Europe and beyond.

At the same time, during the last three years, my investigations have been focused on my relationship to the equipped body – Human enhancement – through curative universes in the era of techno-enchantment (augmented bodies, prosthetic science, curative technology, attention to vulnerability etc.). I had to navigate between my historical research, my practice and my investigations of the rather complex medical universe. To talk about the work, I have very defined phases, stages of intense research on my favorite themes and others of practice in residence. I have the particularity, for the moment, of only producing while I am in artistic residency, which allows me to be frenetic/abundant in my production and placid/concentrated in my research phase.

What are the words you use to present your work, how do you define it?

On the one hand I would say sculpture, installation, bas-reliefs, three-dimensionality and volume for the medium used. On the other hand, my work speaks of the body, of bodies in a general acceptance, without ever showing it or figuring it directly. By a metonymic* system I always try to represent it by elements that compose it, its pageantry, its equipment and its emblems linked to its parade, and more and more devices that mix the whole with powerful olfactory ambiences. Then, medieval history and its echoes up to our days compose a core of continuous research in my practice, always linked to readings, conferences, investigations, documentaries, films, series that are reflected in my practice… Finally, a few words about my interest in the speculative future that opens up to us, and more precisely in the sphere of care in a broad understanding. It is a question of reflecting on care, protection, repair, transformation and healing, inseparable from their “twin” states generally linked to persecution or scattered violence. In this way, I ambivalently mix representations linked to violence with curative technologies.

*A metonymy is a figure of speech which, in the language or its use, uses a word to mean a distinct idea but which is associated to it.

Your current artistic activity is focused on Violence Vitale, a monographic exhibition at the Musée des Métiers du Cuir of the city of Graulhet, which follows a residency* that you did there in the spring of 2021. How do you situate the new pieces you will present there, and produced on this occasion, in relation to your work?

This immersive residency took place with companies located in the Tarn region of France (Comptoir Icart, Maison Philippe Serre and La Fabrique leather goods). I had the chance to work with professionals who were able to help me in my practice from A to Z. Thanks to the know-how linked to the leather professions as a whole, from the choice of skins to the leather goods, I was able to “surpass” myself. In this, my production became more excessive, more disproportionate, made of immersive atmospheres and quite sophisticated installations. I was also lucky enough to be able to exhibit in an imposing museum of more than 300 square meters, I was able to take risks in the hanging, in the scenographic course and the lighting. Moreover, the pieces produced are in the continuity of my career but take a radical tangent. I was able to renew my theoretical base by going towards a fractional questioning on temporality, I arrived at crossings that I always tried to touch. In connection with echoes of the medieval period but combined with an aesthetic and aspects of my work more futuristic, more cyber-fictional. In connection with echoes of the medieval period but combined with an aesthetic and aspects of my work more futuristic, more cyber-fictional. I was able to achieve this goal through my latest research on medical pods [medical devices to regenerate bodies]. With my Hildegarde installation, I was able to create links between medieval armors, futuristic hospital beds and thus join all investigations on the panacea. This universal remedy that would have the ability to cure any disease and protect the body from all aggressions. I was able to elaborate a new installation at the crossroads of these fields of research transposing the whole into sculptures/civiers quilted with white leather and coated with an antibacterial treatment. Arranged in a circle in one of the rooms of the exhibition, this piece is for me the translation of the title of my exhibition: Violence Vitale.

* within the framework of the device called “residence of artist in company” of the french ministry for the culture.  

There are pieces in this exhibition, such as “Sursum Corda” or “Hildegarde” that seem to emerge from the darkness in an environment that could be described as “raw”. How does this environment resonate with these pieces?

I like the play of light and elaborate spatial arrangements and these two installations lend themselves to this. On one side the iridescent diagonals of Sursum Corda and on the other the white satin blocks of Hildegarde seem to effectively emerge through the lighting. Even more, it is a play of reflections and materials that I put in place, the darkness allows for focus with the light rails, and a certain tension in the space. Moreover, this chiseled lighting creates an ambivalent atmosphere, on the one hand there is a feeling of confrontation because the pieces are frontal, and on the other there is an exalting atmosphere, because the sculptures are bathed in a zenithal light. The setting in space is also a game between the works and the public, going from a rather dark space to a light space creates a story. The light is also the narrative in an exhibition.

There is a hybridization of time expressed in your work, which is rooted in medievalism and science fiction. What role does temporality play in your work and where does this interest come from?

I am a child of the 90’s, I was fed very young with scattered references that shaped me, two trilogies were revealing of my artistic preoccupations : The Lord of the Rings and The Matrix, to this can be added several other references such as Evangelion or Record of Lodoss War, but also a lot of historical, scientific and academic readings that came to be added during my studies, and still now.

Thus my research articulates several temporalities, first of all the echoes of the Middle Ages that we find nowadays in several types of productions. This is what we call medievalism (or survival or medieval revival) and it corresponds to a set of artistic, political and cultural manifestations elaborated in a conscious will to recreate or imitate in whole or in part the Middle Ages. My goal is not to reproduce this era, but rather to perceive some analogies with our time and some polarities. This is how I present and use the Middle Ages as a radical otherness to our time. It works for my part as a heuristic modality, a comparative that allows us to perceive, under certain fixed categories, the denials, the compromises and the advances of our Western civilization. In addition to this, there are convergences and oppositions, which we also find in certain productions on speculative futures with science fiction, or at least science in general, with systems of repression or cures that emanate from it. As I said before, I am very interested in augmentations and body reinforcements as well as in different types of medicine. I then try to join – in aesthetics as well as in concepts – these two types of temporalities in my production.

This temporal anchorage, allows you to inscribe in imaginary sometimes born in other artistic spheres, and in their aesthetics. What is your relationship with aesthetics and beauty, how do you manage to make it a framework that structures your work, a weapon that produces meaning?

The relationships of beauty in art are complex, generally (independently of the geographical situations) this tension comes from the history of art and the schools of art which perpetuate certain schemes, and what is beautiful, what is pleasant to the eye because sometimes too seductive is rejected, prohibited or put aside. By escaping this time from the important philosophical traditions linked to Kant or Hegel on the beautiful, post-modernity maintains ambiguous links with what can be qualified as beautiful, and everything is shattered. In my case I fought – and I still fight – against this, because I quickly understood that my research on the substance was going to overflow on the form. It is necessary however to define what one calls the word beautiful, for my part I speak in the first place of dichotomous reports of seduction and aversion, the “beauty” of my work resides in its ambivalence, it is which occurs through my rather violent, aggressive or disturbing topics of research but that I treat with fragile, soft, ephemeral or life-saving materials… These materials have various qualities, they allow me to have several types of effects, transparency, reflections of lights, shine, and that from glass to iridescent leather, from pearls to rivets passing by high-tech fabrics like velvet or medical polymers, but also surgical steel, to dried plants which transpose more deleterious ideas of beauty. Finally, I often speak of extreme aestheticism, I try to push this notion to its maximum.

Who are the people (artists, authors, curators etc….), with whom you find an affinity in your approach?

I have several affinities and sources of research to feed my work, I have very abundant artistic references with which I maintain intimate links. On the one hand, with ancient artists who are linked to a period called International Gothic, I often take as an example the Limbourg Brothers, Simone Martini or later Enguerand Quarton, JĂȘrome Bosh, Albrecht Durer, Jan Van Eyck, but also John William Waterhouse and my absolute love for the Symbolists and the Pre-Raphaelites (Millais, Rosseti, Burnes-Jones…), who rightly are my aesthetic ground. For the more contemporary – among others – Louise Bourgeois, David Altmedj, Frederick Heyman, Stelarc, Lee bul, Franz Erad Walter, Jordan Wolfson, Elaine Cameron Weir, Ivana Basic, Anicka Yi, Hannah LĂ©vy, or Violet Chachki and Alexis Stone… I like some fashion designers like Alexander McQueen, Mugler, Robert Wun or Iris Van Herpen. And finally some anime, Evangelion, Ghost in the Shell, Spirited Away, Vampire hunter D : Bloodlust, Grimgard or other video games like Halo, Fable or Elder Scroll.

On the theoretical side, I rely heavily on historical readings such as those of Jacques Legoff, Michel Pastoureau or Vincent FĂ©rrĂ©; philosophical or psychoanalytical readings with Paul PrĂ©ciado, Donna Haraway, Susan Sontag, Joan Tronto, Paul Ricoeur or even Carl Gustav Jung. I have deeper affinities with other fields of research and I do not limit myself to artistic spheres, I also draw my research from what represents and historically activates the body such as heraldry, medieval weaponry, military chivalry, armorial systems , but also what heals or increases it to be understood as an anthropotechny, such as biotechnological sciences (and bioethics), phytotherapy (nootropic), pharmacology & toxicology, biohacking, orthoprosthetic systems, exo-armors, robotic surgery…

There is a recurrent use of vegetation in your pieces, in particular lavender, but also thistles in “L’assemblĂ©e” or prunus thorns in “Gothic my Love”. Vegetation also plays a key role in the articulation of the themes that are dear to you, especially because of its role in the care of the bodies in the Middle Ages. Can you tell us about it?

Plants arrived quite late in my practice, and are indicative of a new branch of care that I am exploring. There is a twofold aspect to my work on the notion of care in its entirety, on the one hand because I use surgical instruments, medical tools, fabrics and high-tech polymers, but on the other hand because I also invisibly try to operate a real work and a certain logic of solicitude and vulnerability, and the role of care in a strong way in my work. The plants have a place of choice in my research, so they create social link but also temporal because they have a direct affinity with the Middle Ages, I use a lot of plants that have to do with this period (that we find in manuscripts, tapestries, coats of arms, but also medical codexes etc). The plants that I use have multiplied phytotherapeutic effects. I call them super-vegetables, I use them in my installations to mark time, space and the senses. Of course I am also interested in their olfactory properties and especially their incredible prophylactic properties.

For example, lavender, a plant that I use a lot with thistles or ivy, is a masterpiece in my work, and I always use it dried. Its therapeutic importance, purification and cleansing are two characteristics inscribed in the very name of lavender. Indeed, its Latin name – lavandula – comes from the Latin lavare, meaning simply to wash. In addition, my beloved Hildegard of Bingen explained that: “Lavender is hot and dry and its heat is healthy. If one cooks lavender in wine and drinks it often lukewarm, one soothes the pains of the liver and the lung, as well as the vapors of the chest. “. The lavender intervenes thus on a certain number of diseases. Its virtues are considerable, antiseptic, anti-inflammatory, antispasmodic as well as analgesic, but also cardiotonic, anticoagulant, healing, and regulating the central nervous system: calming, sedative, anxiolytic, antidepressant, neurotropic, musculotropic… In short a cocktail to which we can add “aromatherapy” memories, we can not forget this scent so specific to the southern sun, that our grandparents also used to sanitize the household linen.

There is in your work the relation of the body to the medical world and more generally to the care, how do you consider that the notion of Pharmakon, particularly dear to the philosopher Bernard Stiegler, is part of your approach?

Yes, the bodies are not present but shown in a roundabout way, as I explained, never frontal, always made explicit by a battery of elements that increase or equip it with its finery, its armature and its parade (whether it is nuptial or military, or even a mixture of both). Moreover, I carry a more general reflection on the ambivalence of the affects, the feelings and the refusal of a binary division between pleasure and sorrow. This thought is concretized in my production of sculptures and duplicate devices, which mix the vocabulary of the war and the medical field to better reassess the distinction between wound and care. This is how the notion of pharmakon takes on its full meaning, as Bernard Stiegler explains: “the pharmakon is both poison and remedy, it is both what allows us to take care of and what we must take care of, in the sense that we must pay attention to it: it is a curative power in the measure and excess that it is a destructive power. This at once is what characterizes pharmacology, which tries to apprehend by the same gesture the danger and what saves. “. It is a process of attack and self-defense at the same time, contrary states and temporalities that I like to bring together in my work, and that I am now doing in a totally unconscious way: fragile but aggressive glass weapons, quilted stretchers as soft as they are hieratic, banners that cannot be easily identified, panoplies mixing medical objects that spread flesh while healing it, armored and translucent drones or a bed of lavender flowers that assaults the senses so much the smell is almost unbearable. The pharmakon is at the heart of my reflection, but declined in such a way that several types of antinomy (temporal, material, conceptual) act as a balance which one cannot know if they are destructive or saving.

Do you think there are aspects in your work that can resist any explanation and assume a part of darkness, of mysteries?

I wouldn’t speak of mystery, but of a discourse that escapes us, and that’s good. Not everything has to be explained, even if I tend to do so because I conceptualize my work (too much). But it seems to me that appreciating a work – in general – for its aesthetic, relational, contextual or formalist qualities is the least we can do. A work has also emotional qualities, we tend to forget it in the digital age, and of the fast culture, a work whatever its medium and its size it can make us vibrate – if a little bit we see it IRL. In short, if a work is ineffable it is already a good start, the rest will follow.

How do you see the future of your artistic production, what are your upcoming projects?

Concerning projects, I have just entered a gallery in Paris, I will see what the future holds for me, I have several group exhibitions coming up with residencies. The classic scheme we would say, but not only. I have also had in mind for a few months to create a fragrance, or at least an olfactory work, which could be sold as a perfume, based on lavandula angustifolia, incense, benzoin but also a rather cold, metallic, even repulsive smell. Finally, the idea of teaching is making its way, in an art school, or in other spheres that are close to me. And I wish to be more involved in the young French and European creation by helping young visual artists to understand the complexity but also the abundance of the contemporary artistic network.

For further information :

– Medievalism https://journals.openedition.org/itineraires/1782

– Pre-Raphaelitism https://histoire-image.org/fr/etudes/preraphaelisme-anglais-quete-absolu

– Queer approach https://journals.openedition.org/rechercheseducations/6611

– Augmented body https://www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2015-4-page-75.htm

– Science fiction https://journals.openedition.org/genrehistoire/405

– Care of the future https://journals.openedition.org/lectures/39389

Version Française

Floryan Varennes est un artiste dont l’Ɠuvre se situe dans une temporalitĂ© entre mĂ©diĂ©valisme et science-fiction. Son univers visuel, parĂ© d’armures, de matĂ©riel mĂ©dical et de vĂ©gĂ©taux, nous offre d’autres possibilitĂ©s pour penser les corps et les maniĂšres d’en prendre soin. À l’occasion de « Violence Vitale Â» son exposition qui se dĂ©roule durant tout l’étĂ© Ă  la Maison des MĂ©tiers du Cuir de Graulhet, il accorde une interview Ă  Expo156. Une chance pour dĂ©couvrir son travail qui convoque sans aucun complexe, des imaginaires multiples.

Est-ce que tu peux nous prĂ©senter le parcours qui t’a menĂ© jusqu’au travail que tu produis depuis maintenant quatre annĂ©es ? (diffĂ©rentes phases artistiques, cursus beaux-arts, et universitaire…)

J’ai un double cursus, comme beaucoup d’autres artistes j’ai eu un DNSEP (master II en art visuel) en 2014 avec une spĂ©cialisation en sculpture. Puis par la suite, j’ai suivi beaucoup de sĂ©minaires Ă  Paris dans plusieurs universitĂ©s pour parfaire mes connaissances historiques sur plusieurs sujets prĂ©cis liĂ©s aux corps dans l’art. En 2018, aprĂšs 4 annĂ©es d’errances conceptuelles, j’ai dĂ©cidĂ© de tout reprendre Ă  zĂ©ro, ou du moins d’ĂȘtre plus radical dans ma pratique et mes recherches, j’ai ainsi commencĂ© un nouveau Master, cette fois-ci en Histoire mĂ©diĂ©vale Ă  Paris-Nanterre. En juin 2020 j’ai eu mon diplĂŽme sur une figure tutĂ©laire bien connu : Jeanne d’Arc. J’ai choisi d’Ă©tudier cette HĂ©roĂŻne et plus prĂ©cisĂ©ment ses reprĂ©sentations en peintures du XIXe au XXIe siĂšcle car cela rentrait en Ă©cho avec ma pratique de plasticien sur le corps en dehors des normes et plus prĂ©cisĂ©ment sur l’apparat mĂ©diĂ©val (panoplie, emblĂšmes, armures, armes, etc). Cette enquĂȘte sur l’image de Jeanne d’Arc dans les Arts visuels du XIXe au XXI siĂšcle, m’a permis d’analyser un ensemble d’Ɠuvres bidimensionnelles qui ont figurĂ© sa vie, sa physionomie en transition et son Ă©quipement, tout en questionnant les reprĂ©sentations de genre de la jeune hĂ©roĂŻne. J’ai fais cette recherche transdisciplinaire historique, pour conjuguer mĂ©diĂ©valisme et histoire de l’art Ă  l’aune d’outils critiques liĂ©s aux Ă©tudes de genre, et ce dans une nouvelle perspective liĂ©e Ă  ses reprĂ©sentations. Ce fut un travail long, trĂšs long et dense en terme de recherches historiques et artistique. J’ai du traquer les moindre images peintes de Jeanne d’Arc en France, en Europe et plus encore.

ParallĂšlement durant ces trois derniĂšres annĂ©es, mes investigations se sont prĂ©cisĂ©es sur ma relations aux corps appareillĂ©s – Human enhancement au travers d’univers curatifs Ă  l’Ăšre du techno-enchantement (corps augmentĂ©s, science prothĂ©tiques, technologie curatives, attention Ă  la vulnĂ©rabilitĂ© etc). J’ai du naviguer entre mes recherches historiques, ma pratique et mes investigations sur l’univers mĂ©dical assez complexe. Pour parler du travail, j’ai des phases trĂšs dĂ©finies, des Ă©tapes de recherches intenses sur mes thĂšmes de prĂ©dilection et d’autres de pratique en rĂ©sidence. J’ai la particularitĂ©, pour le moment, de ne produire que pendant que je suis en rĂ©sidence artistique, cela me permets d’ĂȘtre frĂ©nĂ©tique/abondant dans ma production et placide/concentrĂ© dans ma phase de recherche.

Quels sont les mots que tu utilises pour prĂ©senter ton Ɠuvre, comment la dĂ©finis-tu ?

Alors, d’une part je dirais, sculpture, installation, bas-reliefs, tridimensionnalitĂ© et volume pour le medium utilisĂ©. D’autre part, mon travail parle du corps, des corps dans une acceptation gĂ©nĂ©rale, sans jamais le montrer ni le figurer directement. Par un systĂšme mĂ©tonymique* je m’attelle toujours Ă  le reprĂ©senter par des Ă©lĂ©ments qui le compose, son apparat, son appareillage et ses emblĂšmes liĂ©s Ă  sa parade, et de plus en plus de dispositifs qui mĂȘlent le tout avec de puissante ambiances olfactives. Ensuite, l’Histoire mĂ©diĂ©vale et ses Ă©chos jusqu’Ă  nos jours compose un noyau de recherche continu dans ma pratique, toujours liĂ©e Ă  des lectures, des confĂ©rences, des investigations, des documentaires, des films, des sĂ©ries qui transparaissent dans ma pratique… enfin quelques mots sur mon intĂ©rĂȘt sur des futur spĂ©culatifs qui s’ouvrent Ă  nous et plus prĂ©cisĂ©ment celle de la sphĂšre du soin dans une comprĂ©hension large. Il s’agit de rĂ©flĂ©chir au soin, Ă  la protection, Ă  la rĂ©paration, Ă  la transformation et Ă  la guĂ©rison, insĂ©parables de leurs Ă©tats gĂ©mellaires « jumeaux Â» gĂ©nĂ©ralement liĂ©s Ă  des persĂ©cutions ou des violences Ă©parses. Je mĂȘle pour ainsi dire ainsi de maniĂšre ambivalente des reprĂ©sentations liĂ©es Ă  la violence Ă  des technologies curatives.

*Une métonymie est une figure de style qui, dans la langue ou son usage, utilise un mot pour signifier une idée distincte mais qui lui est associée.

Ton actualitĂ© artistique est marquĂ©e par Violence Vitale, une exposition monographique au MusĂ©e des MĂ©tiers du Cuir de la ville de Graulhet, qui fait suite Ă  une rĂ©sidence* que tu y as effectuĂ© au printemps 2021. Comment est- ce que tu situes les nouvelles piĂšces que tu vas y prĂ©senter, et produites Ă  cette occasion, par rapport Ă  ton Ɠuvre ?

Cette rĂ©sidence immersive a eu lieu avec des entreprises du Tarn en France (le Comptoir Icart, la Maison Philippe Serre et la maroquinerie La Fabrique). J’ai eu la chance de travailler avec des professionnels qui ont pu m’aider dans ma pratique de A Ă  Z. GrĂące aux savoirs-faire liĂ©s aux mĂ©tiers du cuir dans leurs ensembles, des choix de peaux jusqu’Ă  la maroquinerie, j’ai ainsi pu me « surpasser Â». En cela, ma production est devenu plus excessive, plus dĂ©mesurĂ©e, faite d’ambiances immersives et d’installations assez sophistiquĂ©es. J’ai aussi eu la chance de pouvoir exposer dans un musĂ©e imposant sur plus de 300 mĂštres carrĂ©s, j’ai pu prendre des risques dans l’accrochage, dans le parcours scĂ©nographique et la mise en lumiĂšre. De plus, les piĂšces produites sont dans la continuitĂ© de mon parcours mais prennent une tangente radicale. J’ai pu renouveler mon socle thĂ©orique en allant vers un questionnement fractionnĂ© sur la temporalitĂ©, je suis arrivĂ© Ă  des croisements que j’ai toujours essayĂ© de toucher. En lien avec des Ă©chos de l’Ă©poque mĂ©diĂ©vale mais combinĂ©s avec une esthĂ©tique et des aspects de mon travail plus futuristes, plus cyber-fictionnel. J’ai pu y atteindre ce but grĂące Ă  mes derniĂšres recherches sur les mĂ©dicals pods [appareillages mĂ©dicaux destinĂ©s Ă  rĂ©gĂ©nĂ©rer les corps]. Avec mon installation Hildegarde, j’ai pu crĂ©er des liens entre des armures mĂ©diĂ©vales, des lits d’hospitalisations futuristes et joindre ainsi toutes investigations sur la panacĂ©e. Ce remĂšde universel qui aurait la facultĂ© de guĂ©rir n’importe quelle maladie et de protĂ©ger le corps de toutes agressions. J’ai pu Ă©laborer une nouvelle installation aux croisements de ces champs de recherches transposant alors le tout en sculptures/civiĂšres matelassĂ©es de cuir blanc et pelliculĂ©es d’un traitement antibactĂ©rien. DisposĂ©e en cercle dans une des salles de l’exposition, cette piĂšce est pour moi la traduction du titre de mon exposition : Violence Vitale.

*dans le cadre du dispositif appelĂ© « rĂ©sidence d’artiste en entreprise Â» du MinistĂšre de la Culture.  

Il y a dans cette exposition des piĂšces, comme « Sursum Corda Â» ou « Hildegarde Â» qui semblent Ă©merger de l’obscuritĂ© dans un environnement que l’on pourrait qualifier de « brut Â» . Comment cet environnement entre en rĂ©sonance avec ces piĂšces ?

J’aime les jeux de lumiĂšre, et les mises en espace Ă©laborĂ©es et ces deux installations s’y prĂȘtent. D’un cotĂ© des diagonales iridescentes de Sursum Corda et de l’autre des blocs blancs satinĂ© de Hildegarde semble effectivement Ă©merger par la mise en lumiĂšre. Plus encore, c’est un jeu de reflets et de matiĂšres que je mets en place, l’obscuritĂ© permet des focus avec les rails de lumiĂšres, et une certaine tension dans l’espace. De surcroĂźt, cette mise en lumiĂšre ciselĂ© crĂ©e une atmosphĂšre ambivalente, d’un cotĂ© il y a une sensation de confrontation car les piĂšces sont frontales, et de l’autre il y a une ambiance exaltante, car les sculptures sont baignĂ©es d’une lumiĂšre zĂ©nithale. La mise en espace, c’est aussi un jeu entre les Ɠuvres et le public, passer d’un espace plutĂŽt sombre Ă  un espace clair crĂ©e une histoire. La lumiĂšre c’est aussi de la narration dans une exposition.

Il y a une hybridation des temps qui s’exprime dans ton Ɠuvre, qui trouve un ancrage dans le mĂ©diĂ©valisme et la science-fiction. Quel rĂŽle joue la temporalitĂ© dans ton travail et oĂč cet intĂ©rĂȘt trouve-il son origine ?

Je suis un enfant des annĂ©es 90, j’ai Ă©tĂ© abreuvĂ© trĂšs jeune de rĂ©fĂ©rences Ă©parses qui m’ont façonnĂ©, deux trilogies ont Ă©tĂ© rĂ©vĂ©latrices de mes prĂ©occupations artistiques Le seigneurs des anneaux et Matrix, Ă  cela s’ajoute plusieurs autres rĂ©fĂ©rences comme Evangelion ou Les Chroniques de la guerre de Lodoss mais aussi beaucoup de lecture historiques, scientifiques et universitaires qui sont venues s’ajouter pendant mes Ă©tudes, et maintenant encore. Ainsi mes recherches articulent plusieurs temporalitĂ©s, en premier lieu les Ă©chos du Moyen Âge que l’on retrouve de nos jours dans plusieurs types de productions. C’est ce que l’on nomme mĂ©diĂ©valisme, (ou survival ou medieval revival) et c’est ce qui correspond Ă  un ensemble de manifestations artistiques, politiques et culturelles Ă©laborĂ©es dans une volontĂ© consciente de recrĂ©er ou d’imiter en tout ou partie le Moyen Âge. Mon but n’est pas de reproduire cette Ă©poque, mais plutĂŽt de percevoir certaines analogies avec notre temps et certaines polaritĂ©s.C’est ainsi que je prĂ©sente et j’utilise le Moyen Âge comme une altĂ©ritĂ© radicale Ă  notre temps. Il fonctionne pour ma part comme une modalitĂ© heuristique, un comparatif qui nous permet de percevoir, sous certaines catĂ©gories figĂ©es, les dĂ©nis, les compromis et les avancĂ©es de notre civilisation occidentale. A cela s’ajoute des rapprochements et des oppositions, nous les retrouvons aussi dans certaines productions sur les futurs spĂ©culatifs avec la science-fiction, ou du moins la science tout court, avec des systĂšmes de rĂ©pressions ou de guĂ©risons qui en Ă©manent. Comme je l’ai distillĂ© prĂ©cĂ©demment je m’intĂ©resse beaucoup aux augmentations et aux renforcements corporels ainsi qu’Ă  diffĂ©rents types de mĂ©decines. J’essaye alors de joindre – aussi bien dans l’esthĂ©tique que dans les concepts – ces deux types de temporalitĂ©s dans ma production.

Cet ancrage temporel, te permet de s’inscrire dans des imaginaires parfois nĂ©s dans d’autres sphĂšres artistiques, et dans leurs esthĂ©tiques. Quel est ton rapport avec l’esthĂ©tique et le Beau, comment tu parviens Ă  en faire une armature qui structure ton Ɠuvre, une arme qui produit du sens ?

Les rapports de beautĂ©s dans l’art sont complexes, gĂ©nĂ©ralement (indĂ©pendamment des situations gĂ©ographiques) cette tension provient de l’histoire de l’art et des Ă©coles d’art qui perpĂ©tuent certains schĂ©mas, et ce qui est beau, ce qui agrĂ©able Ă  l’Ɠil car parfois trop sĂ©duisant est rejetĂ©, interdit ou mis de cĂŽtĂ©. En Ă©chappant cette fois-ci aux grandes traditions philosophiques liĂ©es Ă  Kant ou Hegel sur le beau, la post-modernitĂ© entretient des liens ambiguĂ«s avec ce qui peut ĂȘtre qualifiĂ© de beau, et tout vole en Ă©clat. Dans mon cas je me suis battu – et je me bat encore – contre cela, car j’ai vite compris que mes recherches sur le fond allaient dĂ©border sur la forme. Il faut pourtant dĂ©finir ce qu’on appelle le mot beau, pour ma part je parle en premier lieu de rapports dichotomiques de sĂ©duction et d’aversion, la « beautĂ© Â» de mon travail rĂ©side dans son ambivalence, c’est qui se passe au travers de mes thĂšmes de recherches plutĂŽt violents, agressifs ou bien dĂ©rangeants mais que je traite avec des matĂ©riaux fragiles, doux, Ă©phĂ©mĂšres ou salvateurs… Ces matĂ©riaux ont diverses qualitĂ©s, il me permettent d’avoir plusieurs types d’effets, de la transparence, des reflets de lumiĂšres, des brillances, et cela du verre au cuir iridescent, des perles aux rivets en passant par des tissus high-tech comme des velours ou polymĂšres mĂ©dicaux, mais aussi de l’acier chirurgical, jusqu’au vĂ©gĂ©taux sĂ©chĂ©s qui transposent des idĂ©es plus dĂ©lĂ©tĂšres de la beautĂ©. Pour finir, je parle souvent d’extrĂȘme esthĂ©tisme, j’essaye de pousser au maximum cette notion Ă  son paroxysme.

Quelles sont les personnes (artistes, auteurices, curateurices etc….), avec qui tu te trouves une affinitĂ© dans ta dĂ©marche ?

J’ai plusieurs affinitĂ©s et sources de recherches pour alimenter mon travail, j’ai des rĂ©fĂ©rences artistiques trĂšs abondantes avec lesquelles j’entretiens des liens intimes. D’une part avec des artistes anciens qui sont liĂ©s Ă  une pĂ©riode que l’on nomme le Gothique International, je prends souvent comme exemple les FrĂšres de Limbourg, Simone Martini ou bien par la suite Enguerand Quarton, JĂȘrome Bosh, Albrecht Durer, Jan Van Eyck, mais aussi John William Waterhouse et mon amour absolu pour les symbolistes et les prĂ©raphaĂ©lites (Millais, Rosseti, Burnes-Jones…), qui Ă  juste titre, sont mon terreau esthĂ©tique. Pour les plus contemporain.e.s – entre autres – Louise Bourgeois, David Altmedj, Frederick Heyman, Stelarc, Lee bul, Franz Erad Walter, Jordan Wolfson, Elaine Cameron Weir, Ivana Basic, Anicka Yi, Hannah LĂ©vy, ou bien Violet Chachki et Alexis Stone… J’aime quelques crĂ©ateurs de mode comme Alexander McQueen, Mugler, Robert Wun ou bien Iris Van Herpen. Et enfin quelques animĂ©s, Evangelion, Ghost in the Shell, Le voyage de Chihiro, Vampire hunter D : Bloodlust, Grimgard ou d’autres jeux vidĂ©o comme Halo, Fable ou les Elder Scroll.


Niveau thĂ©orie je m’appuie beaucoup sur de lectures historiques comme celles de Jacques Legoff, Michel Pastoureau ou Vincent FĂ©rrĂ© ; Philosophique ou psychanalytique avec Paul PrĂ©ciado, Donna Haraway, Susan Sontag, Joan Tronto, Paul Ricoeur ou encore Carl Gustav Jung. J’ai des affinitĂ©s plus profondes avec d’autres champs de recherches et je ne me limite pas Ă  des sphĂšres artistiques, je puise aussi mes recherches dans ce qui reprĂ©sente et actionne historiquement le corps comme l’hĂ©raldique, l’armement mĂ©diĂ©val, la chevalerie militaire, les systĂšmes armoriaux , mais aussi ce qui le soigne ou l’augmente Ă  comprendre comme une anthropotechnie, tel que les sciences biotechnologiques (et la bioĂ©thique), la phytothĂ©rapie (nootrope), la pharmacologie & toxicologie, le biohacking, les systĂšmes orthoprothĂ©tiques, les exo-armures, la chirurgie robotique…

Il y a une utilisation rĂ©currente du vĂ©gĂ©tal dans tes piĂšces, et en particulier de la lavande, mais aussiles chardons dans « L’assemblĂ©e Â» ou les Ă©pines de prunus dans « Gothic my Love Â». La vĂ©gĂ©tation qui joue aussi un rĂŽle clĂ© dans l’articulation des thĂ©matiques qui te sont chĂšres notamment de par son rĂŽle dans le soin des corps au Moyen-Age.  Est-ce que tu peux nous en dire quelques mots ?

Les vĂ©gĂ©taux sont arrivĂ©s assez tardivement dans ma pratique, et sont rĂ©vĂ©lateurs d’une nouvelle branche du care (prendre soin) que j’explore. Il y a une bicĂ©phalitĂ© dans mon travail sur la notion de soin dans sa globalitĂ©, d’une part parce que j’utilise des instruments chirurgicaux, des outils, tissus et polymĂšres high tech mĂ©dicaux, mais d’autres parce que j’essaye aussi de maniĂšre invisible d’opĂ©rer un vĂ©ritable travail et une certaine logique de la sollicitude et de la vulnĂ©rabilitĂ©, et du rĂŽle du soin de maniĂšre forte dans mon travail. Les vĂ©gĂ©taux ont une place de choix dans mes recherches, ainsi il crĂ©ent du lien social mais aussi temporel car ils ont une affinitĂ© directe avec le Moyen Âge, j’utilise beaucoup de plantes qui ont trait Ă  cette pĂ©riode (que l’on retrouve dans les manuscrits, tapisseries, armoiries, mais aussi codex mĂ©dicaux etc). Les vĂ©gĂ©taux que j’utilise ont des effets phytothĂ©rapeutiques dĂ©multipliĂ©s. Je les appelle les super-vĂ©gĂ©taux, je les utilise dans mes installations pour marquer le temps, l’espace et les sens. Bien sĂ»r je m’intĂ©resse aussi Ă  leur olfactivitĂ© et surtout leurs propriĂ©tĂ©s prophylactiques incroyables.

Par exemple la lavande, une plante que j’emploie beaucoup avec les chardons ou le lierre est une piĂšce maĂźtresse dans mon parcours, et je l’utilise tout le temps sĂ©chĂ©e. Son importance thĂ©rapeutique, purification et assainissement sont deux caractĂ©ristiques inscrites dans le nom mĂȘme de la lavande. En effet, son nom latin – lavandula â€“ est issu du latin lavare, signifiant tout simplement laver. De plus ma trĂšs chĂšre Hildegarde de Bingen expliquait que: « La lavande est chaude et sĂšche et sa chaleur est saine. Si on fait cuire de la lavande dans du vin et qu’on en boit souvent tiĂšde, on apaise les douleurs du foie et du poumon, ainsi que les vapeurs de la poitrine. Â» La lavande intervient donc sur un certain nombre de maladies. Ses vertus sont considĂ©rables, antiseptiques, anti-inflammatoires, antispasmodiques ainsi que celle, antalgiques, mais aussi cardiotoniques, anticoagulantes, cicatrisantes, et rĂ©gulatrices du systĂšme nerveux central : calmantes, sĂ©datives, anxiolytiques, antidĂ©pressives, neurotropes, musculotropes… bref un cocktail auquel nous pouvons y adjoindre des souvenirs « aromathĂ©rapeutiques Â», on ne peut oublier cette senteur si propre au soleil du sud, que nos grands parents utilisaient aussi pour assainir le linge de maison.

Il y a dans ton travail la relation du corps et au monde mĂ©dical et de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale au soin, comment-est ce que tu estimes que la notion de Pharmakon, particuliĂšrement chĂšre au philosophe Bernard Stiegler, fait corps avec ta dĂ©marche ?

Oui les corps ne sont pas prĂ©sents mais montrĂ©s de maniĂšre dĂ©tournĂ©e, comme je l’ai expliquĂ©, jamais frontale toujours explicitĂ©e par une batterie d’élĂ©ments qui l’augmentent ou l’appareillent par sa parure, son armature et sa parade (qu’elle soit nuptiale ou militaire d’ailleurs, voir mĂȘme le mĂ©lange des deux). De surcroĂźt, je porte une rĂ©flexion plus gĂ©nĂ©rale sur l’ambivalence des affects, des ressentis et le refus d’un partage binaire entre plaisir et peine. Cette pensĂ©e se concrĂ©tise dans ma production de sculptures et de dispositifs duplices, qui mĂȘlent le vocabulaire de la guerre et du champ mĂ©dical pour mieux rĂ©Ă©valuer la distinction entre blessure et soin.

C’est ainsi que la notion de pharmakon prend toute son ampleur, comme l’explicite Bernard Stiegler « le pharmakon est Ă  la fois poison et remĂšde, il est Ă  la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin, au sens oĂč il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la dĂ©mesure oĂč c’est une puissance destructrice. Cet Ă  la fois est ce qui caractĂ©rise la pharmacologie qui tente d’apprĂ©hender par le mĂȘme geste le danger et ce qui sauve. Â» C’est un processus d’attaque et d’auto-dĂ©fense en mĂȘme temps, des Ă©tats et des temporalitĂ©s contraires que j’aime rĂ©unir dans mon travail, et que je fais maintenant de maniĂšre totalement inconsciente : des armes en verres fragiles mais agressives, des civiĂšres matelassĂ©s aussi douces que hiĂ©ratiques, des Ă©tendards qu’on ne peut facilement identifier, des panoplies mĂȘlant des objets mĂ©dicaux qui Ă©cartent les chairs tout en les soignants, des drones armaturĂ©s et translucides ou bien un parterre de fleurs de lavande qui agresse les sens tellement l’odeur est quasi insoutenable. Le pharmakon est au cƓur de ma rĂ©flexion, mais dĂ©clinĂ© de tels sortes, que plusieurs types d’antinomies (temporelle, matĂ©rielle, conceptuelle) agissent comme une balance dont on ne peut savoir si elles sont destructrices ou salvatrices.

Est-ce tu penses qu’il y a des aspects dans ton travail qui peuvent rĂ©sister Ă  toute explication et assumer un part d’obscuritĂ©, de mystĂšres ?

Je ne parlerais pas de mystĂšre, mais d’un discours qui nous Ă©chappe, et c’est tant mieux. Tout ne doit pas ĂȘtre expliquĂ©, mĂȘme si j’ai tendance Ă  le faire car je conceptualise (trop) mon travail. Mais il me semble qu’apprĂ©cier une Ɠuvre – en gĂ©nĂ©ral – pour ses qualitĂ©s esthĂ©tiques, relationnelles, contextuelles ou bien formalistes est la moindre des choses Ă  faire. Une Ɠuvre a aussi des qualitĂ©s Ă©motionnelles, on a tendance Ă  l’oublier dans l’Ăšre du digital, et de la fast culture, une Ɠuvre qu’importe son mĂ©dium et sa taille elle peut nous faire vibrer – si un tant soit peu nous la voyons IRL. En somme si une Ɠuvre est ineffable c’est dĂ©jĂ  un bon dĂ©but, le reste suivra.

Comment est-ce que tu vois le futur de ta production artistique, quels sont tes projets Ă  venir ?

Niveau projets, je viens de rentrer dans une galerie Ă  Paris, je vais voir ce que l’avenir me rĂ©serve, j’ai plusieurs expositions collectives qui arrivent avec des rĂ©sidences. Le schĂ©ma classique diront nous, mais pas que. J’ai en tĂȘte aussi depuis quelques mois de crĂ©er une fragrance, ou du moins une Ɠuvre olfactive, qui pourrait ĂȘtre vendue comme un parfum, Ă  base de lavandula angustifolia, d’encens, de benjoin mais aussi d’odeur plutĂŽt froide, mĂ©tallique, voire mĂȘme repoussante. Enfin, l’idĂ©e du professorat fait son chemin, dans une Ă©cole d’art, ou dans d’autres sphĂšres qui me sont proches. Et je souhaite ĂȘtre plus engagĂ© dans la jeune crĂ©ation française et europĂ©enne en aidant le plus possible les jeunes artistes plasticien.ne.s Ă  comprendre la complexitĂ© mais aussi le foisonnement du maillage artistique contemporain.

Pour aller plus loin :

– MĂ©diĂ©valisme https://journals.openedition.org/itineraires/1782
– PrĂ©raphaĂ©lisme https://histoire-image.org/fr/etudes/preraphaelisme-anglais-quete-absolu

– Approche queer https://journals.openedition.org/rechercheseducations/6611

– Corps augmentĂ© https://www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2015-4-page-75.htm
– Science fiction https://journals.openedition.org/genrehistoire/405
– Soin du futur https://journals.openedition.org/lectures/39389

Interview by Charline Kirch // Interview par Charline Kirch

A huge thank you to Floryan for his answers // Un grand merci à Floryan pour ses réponses.

Featured image credit : “L’assemblĂ©e” by Floryan Varennes // Image de couverture : “L’assemblĂ©e” par Floryan Varennes

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“Violence Vitale”, is open to the public until 03/09/21 at the Maison des MĂ©tiers du Cuirs in Graulhet. // “Violence Vitale”, est Ă  visiter jusqu’au 03/09/21 Ă  la Maison des MĂ©tiers du Cuirs de Graulhet.

Find all July on the Expo156 Instagram account a visual selection made in collaboration with Floryan Varennes. // Retrouvez tout le mois de Juillet sur le compte Instagram d’Expo156 une sĂ©lection visuelle rĂ©alisĂ©e en collaboration avec Floryan Varennes.

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